Souvenirs du Pérou

September 5, 2019

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    Lorsque je passe la frontière, l’employé du service de migration tamponne mon passeport, en y apposant la date du 15 Juin. Il me reste donc 28 jours pour rejoindre Lima, date où je mettrai en pause ma vie nomade et solitaire.

 

    En arrivant par le lac Titicaca, deux itinéraires se proposent : rejoindre la côte au plus vite, et la suivre jusqu’à la capitale, ou rester dans les montagnes pour ne redescendre qu’à la hauteur de Lima. La première option est sûrement plus aisée, mais je garde encore un souvenir grinçant de la côte chilienne et du défilé ininterrompu d’étendues désertiques. Ainsi, je choisis de prendre la route des montagnes, passant par Cusco, Ayacucho et Huancayo. 

 

    Les bords du Lac Titicaca sont somptueux. La route du nord est bien peu empruntée – il faut suivre une piste d’une quinzaine de kilomètres à la frontière, apparemment bien connue des narcotrafiquants – et je suis seul sur des routes à flanc de collines, couvertes d’Eucalyptus faisant face à l’étendue bleue qui semble sans fin. Le lac est si grand qu’on en vient à oublier l’altitude où il flotte. Les sommets des montagnes alentours ne semblent être que de petites collines veillant paisiblement sur la grande eau. Cette rive est peu peuplée, mais je traverse tout de même quelques villages de pécheurs, dont j’aperçois les filets au loin. En avançant encore, quelques villes annoncent l’arrivée de Juliaca, abîmant la mystique des lieux.

 

*  *  *

 

    Ma route jusqu’à Cusco suit le trajet de la ligne d’un train qui ne se montre d’abord pas, puis peu. Nos voies se suivent, se croisent, se mêlent et repartent chacune de son côté de la vallée. Au bout de quelques jours, je l’entend arriver, une heure au moins avant qu’il ne me rattrape, et pendant quelques instants, nous sommes compagnons de voyage, cette colonne sans fin de wagons rouillés et colorés, et moi. Puis il me dépasse et je le vois disparaître au loin.

 

    Apparition éphémère sur une plaine proche du ciel.

 

*  *  *

 

    En quittant l’ancienne capitale Inca, je découvre enfin les véritables côtes péruviennes. Elles montent de plus de 2000 mètres et durent parfois jusqu’à 70 kilomètres. Les chiffres en perdent leur sens. Lorsque je pars le matin, je sais que je ne risque pas de voir de descente avant le milieu de l’après midi, au mieux ! Aux cours des heures, je m’élève et la rivière que je suivais en partant devient un mince filet bleu ou blanc que j’aperçois au loin. Les routes serpentent sur les versants des montagnes et certains villages restent derrière moi pendant des heures, sans donner l’impression de s’éloigner. Je vois la rue principale, ligne brune autour de laquelle poussent les petites maisons blanches des bourgs de montagnes.

 

    Je croise quelques cyclistes pendant cette avancée. La scène est toujours amusante : celui qui monte roule avec le moins de vêtement qu’il peut décemment porter. Il souffle et avant de prononcer un mot, englouti quelques grandes gorgée d’eau. L’autre, qui descend vient du col, et file face au vent, le sourire d’une victoire imprimé sur les lèvres. Lui, est couvert de toutes les couches chaudes qu’il a réussi à superposer. L’été et l’hiver se rencontrent en un tableau.

 

*  *  *

 

    Au Pérou, j’apprends à oublier la notion de kilomètres. Les montagnes faussent toute idée que l’ont peut se faire d’un trajet, et les gens parlent en minutes ou en heures, en restant toujours très approximatifs. Les péruviens adorent aussi l’utilisation du suffixe « ito ». Appliqué à la fin de n’importe quel mot, il le rend affectif ou plus petit. 


    De ces deux habitudes cumulées résulte l’expression: « acasito (nos màs) », que l’on pourrait traduire par « juste ici, tout près ». Les première fois, elle fut rassurante, motivante. Les sonorités chantantes qu’elle produisait arrivaient comme une récompense de mon avancée. Puis, comprenant l’absence totale de relation entre l’utilisation de ces trois gentils mots et la proximité d’un lieu, je me retrouvais à détester les indications finissant ainsi. Quelques coups de pédales m’emmenait parfois jusqu’au dit lieux, tandis que d’autres jours, je ne le voyais apparaître qu’après quelques heures d’effort, entrecoupés d’une nuit de bivouac inattendue! 

 

*  *  *

 

    Je quitte la ville d’Abancay en fin d’après midi. Comme partout dans les Andes, une côte immense me fait face. Cette fois, le vent hurle et la progression est bien difficilement. Chaque mètres est gagné péniblement, mais pas un abris ne se présente à moi. Il me faut donc avancer. En m’approchant du premier village, je déduis que ce vent ci ne cesse jamais de souffler, car toutes les habitations sont entourées de hauts murs gris faisant face à la vallée. De la première de celles-ci, semble m’attendre un vieux monsieur, assis dans l’encadrement de la porte. Il me fait signe de venir et m’annonce qu’il incite toujours les cyclistes de passages. J’adosse mon vélo contre le mur et sans bouger, il m’explique qu’un accident lui a paralysé une jambe lorsqu’il était jeune. Il semble s’être planté à coté de sa porte depuis, sans jamais avoir bougé. Les autres habitants de cette maison sont un petit garçon et un jeune homme. Les trois sont orphelins et s’occupent les uns des autres. Le plus petit parle et cours pour deux. Le second travaille pour les trois et le dernier raconte des histoires à qui veut les entendre.  
    
    Pendant une soirée, ils m’incluent dans l’équilibre qui fait vivre leur maisonnée et m’invitent à leur table. Tous étonnés et passionnés, nous écoutons les histoires des autres sous le bruit du vent qui hurle toujours dans la vallée. 

 

*  *  *

 

    En passant la ville minière de La Oroya, je fais face à ma dernière côte. A mes côtes, de gigantesques machines prennent la route des chantiers ouverts qui mordent sans pitiés les sommets andins où dormaient quelques métaux précieux. 


    L’ascension m’amène à 4800 mètres. L’air y est glacé, j’entasse sur mes épaule tout ce que je peux trouver, et me laisse glisser pour une pente qui m’arrêtera face au Pacifique. Lorsque j’arrive au premier village, j’étouffe déjà, et commence à me découvrir. Ce jour là, c’est la finale de la Copa América, et la première fois en quarante ans que le Pérou y participe. La route me semble bien vide, et en m’arrêtant pour assister à la fin de l’évènement, je comprends pourquoi : même les plus petites tiendas possédant un téléviseur sont pleines à craquer. Les chiens me coursent toujours, mais même eux ont revêtus du maillot national, et on perdu leur air féroce par la même occasion. 

 

    En fin de journée, j’aperçois le matelas de nuages gris qui flotte au dessus de la capitale. Celle ci a l’air peu accueillante, mais elle signifie pour moi des retrouvailles bien attendues, et je suis heureux de la voir enfin s’étendre sous mes yeux.

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