Suite du Sud Lipez: Jours 5 - 8

June 20, 2019

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   Je me réveille aux premières lueurs du soleil, et malgré le froid glacial qui m’assaille au sortir de ma tente, je tache de ranger mon campement au plus vite. Les journées sont courtes et j’aimerais atteindre le refuge du laguna Colorada avant la mi-journée ! Je me trouve encore sur la pente qui conduit au lac, et commence la journée en glissant sur le même rythme que la veille. Je dois être bien vigilant, car, à tout moment, ma roue avant s’enfonce dans le sable et m’envoie de droite à gauche, sans moyen d’anticiper. Les vaguelettes creusées par les 4x4 donnent à mon évolution une allure de petit trot, mais j’arrive bien vite devant l’étendue orangée du lac coloré. Perdant mon objectif de vue quelques instants, je laisse le vent me pousser sur une piste qui roule plutôt bien, et me rapproche de l’eau ! Autour du lac, la piste se brouille et il me faut donc tenter ma chance en suivant l’une ou l’autre des centaines de traces me faisant face. Le panorama est splendide et le vent enfin à ma faveur ; je me laisse glisser, étonnamment seul sur cette immense étendue.

   Malheureusement, je paye cher mon inattention : la route pour le refuge est à environ quatre kilomètres de là où je me trouve et le vent qui me poussait vers une avancée de terre dans le lac ne m’est plus du tout amical. Hier encore, les vallons devaient ralentir son souffle, mais au milieu de cette plaine, il s’en donne à cœur joie et c’est de grandes claques que je prends de plein fouet. La piste ne serait même pas si mauvaise en soi, mais je ne parviens plus à pédaler et reprends la route à pied, luttant contre une force infiniment plus forte que moi. Seule mon obstination me permet de rejoindre la piste souhaitée, mais j’ai pris deux heures pour effectuer une distance ridicule et j’y ai gagné un mal de tête atroce. Heureusement Éole semble à nouveau de mon côté, et j’arrive enfin au refuge.

   Il est trois heures de l’après-midi, et je me sens écrasé par une fatigue monstrueuse. La responsable des lieux me propose de déjeuner, et me tend une chaise sur laquelle je m’écroule aussitôt. Mon corps est encore trop excité pour dormir, mais il m’est impossible de bouger. Je regarde le bout du versant coloré que la petite fenêtre me permet de voir, et compte les lamas, inerte, en attendant mon assiette. Le mari de la gérante, un Bolivien à trois dents vient s’asseoir à côté de moi, et au vu de mon état et de la route qui suit, me conseille de rester pour la nuit. Il n’en faut pas plus pour me convaincre. Ma journée s’arrête bien tôt, mais je n’ai pas la force de refuser un lit au chaud, à l’abri du vent et du froid. C’est l’occasion de reprendre des forces et de soulager un peu mon corps, que je malmène depuis la sortie du Chili !

 

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   Il est bien dur de quitter un lit et une pièce chaude quand l’on entend le toit trembler à cause du vent. Je n’ai pas de campement à défaire, mais je prends tout de même mon temps, avant de reprendre mon combat contre une nature piquante et sans pitié ! Je pars moins en forme que les autres jours : on m’a annoncé une section de route particulièrement difficile, et la suture de mon pneu ne résiste pas au froid bolivien. Je dois la refaire tous les matins, en espérant qu’elle tiendra jusqu’au soir.

   La piste qui sort du parc national est affectivement un enfer. Il n’y a rien qui arrête les énormes bourrasques chargées de sable qui me fouettent le visage. Et surtout : la piste est parfaitement impraticable pour un vélo : elle est tellement recouverte de sable que je m’épuise à pédaler et dois bien vite me rendre compte que la partie de vingt kilomètres m’amenant à Arbol de Piedra se fera à pied. Ma monture n’a plus rien de glorieux et devient vite un fardeau s’enfonçant constamment dans les creux formés par les voitures de touristes. L’avancée est désespérante : le tableau qu’offre un cycliste poussant péniblement son vélo doit être une scène bien pitoyable à observer. Je me laisse choir sur le bord de ce je définis comme un chemin, essoufflé et las pour un instant de mon entêtement. Le refuge n’est plus visible et de toute façon, la seule solution que j’ai est d’avancer. Je reprends ma route les yeux fermés, la tête gonflée par le vent et tente de me rapprocher peu à peu de l’objectif de ma journée.

   Tout à coup, sur un des versants des collines qui bordent la route, je vois une forme descendre en courant, chargée d’un gros sac à dos de randonnée. La rencontre de ce marcheur français me remonte instantanément le moral : il descend vers le Chili et traverse cette zone désertique et montagneuse à pied, accompagné d’un ami qu’il a justement égaré. Nous échangeons quelques conseils et très vite je me dois de reconnaître que le vélo est probablement le moyen le moins adapté pour cette région !

Il m’indique les traces d’une jeep, m’assurant qu’elle me fera gagner quelques kilomètres jusqu’à mon déjeuner ! Je le regarde s’éloigner, seul dans ce désert, et comprends un peu les regards qu’on me lance depuis quelques jours !

   En plein milieu du désert, j’aperçois enfin une forêt de pierres immenses se rapprocher ! Sculptées par le vent et le temps, je n’arrive pas à comprendre comment elles ont pu arriver là, plantées dans le sable. Magiques avant tout, ces masses m’offrent un abri contre le vent, le temps d’avaler un déjeuner bien tardif !

   Je dépasse vite la roche qui donne son nom au lieu. Elle est effectivement étonnante, mais une dizaine de 4x4 et autant de touristes qu’ils peuvent en contenir entourent l’arbre de pierre, et commencent déjà à braquer leurs appareils en ma direction, sans sommation ! Le vent s’est encore renforcé, mais je prends vite la fuite sur une piste qui me paraît luxueuse comparée à celle de ma matinée ! Elle est parfaitement droite, et les vaguelettes me lançant au petit trot me permettent de me perdre dans mes pensées, jusqu’à l’instant où le soleil dépasse le cap de ma casquette, annonçant le moment de trouver un coin pour m’arrêter. A une vingtaine de mètres de la piste, se trouvent justement les ruines d’une petite masure de pierre, ornée d’un pédalier me souhaitant la bienvenue ! Le lieu semble être habitué à recevoir des cyclistes, et je dormirai donc à l’abri du vent ce soir !

 

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   Je me suis réveillé à 6h, souhaitant profiter de la matinée, moins ventée normalement. Je continue donc la route de la veille. Malheureusement, le vent est tout aussi fort et je ne parviens pas à retrouver ma motivation de fin de journée. Celui-ci m’agace déjà, et je suis obligé de pousser mon vélo sur la plus grande partie du chemin. Les premiers kilomètres n’offrent aucun abri et je m’écroule derrière les premiers rochers que j’aperçois. Le vent en fait légèrement le tour, et je m’enroule sur moi-même, en recherche de motivation. Devant moi, je ne sais que du sable et encore plus de côtes à monter. A ce moment, j’aurais franchement flanché face à une porte de sortie, m’eût-elle été offerte ; mais le désert n’offre pas ces présents-là, et un rayon de soleil un peu plus chaud a été la seule offrande dont j’ai bien dû me satisfaire.

   La piste, déjà bien large, se divise et s’ouvre sur une série d’énormes collines se succédant, comme en ordre de grandeur. Elles semblent aboutir à une crête encore bien trop éloignée pour me permettre de déterminer ce qui m’attend derrière elle.

   Un guide m’indique d’ailleurs que le chemin le plus court consiste justement à viser la montagne dépassant à l’horizon. Ayant quasiment abandonné l’idée de pédaler pour la journée, je me mets donc en marche, en poussant ma maison sur roue à travers les dunes de sable sec et rocailleux. Chaque dune m’apparaît alors comme la dernière, mais en dévoile une autre dès que j’arrive à son sommet. L’après-midi se passe donc les bras dans le guidon, poussant, avec comme seul but de dépasser la crête, sinon je passerai la nuit violemment exposé au vent glacial.

   A mesure que le soleil baisse, je vois mon objectif se rapprocher et, dans ses dernières lueurs, je dépasse la crête, et m’engouffre dans un canyon suffisamment abrité du vent. Sans compter les périodiques passages à pédaler, j’en viens de pousser ma bicyclette pendant sept heures, sur environ trente kilomètres !

 

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   La journée de la veille a été l’épreuve la plus difficile que j’ai vécue jusqu’à présent Mais le réveil est incroyable. Une juste récompense ! De nuit, je n’avais pas pu le remarquer, mais les parois rocheuses qui m’entourent sont splendides, et le chemin que je dois emprunter est celui d’un ruisseau gelé ! Son fil bleu m’indique la piste à suivre pour sortir de ce labyrinthe de pierre, et je n’ai qu’à me laisser rouler, en comptant sur la stabilité de mon embarcation à roues ! Sur les bords, un lièvre à longue queue me course un instant, et le craquellement de la glace sous mes pneus devient le seul son perceptible. J’ai l’impression de voler dans un canyon, découvrant une région nouvelle et inexplorée !

   Peu à peu, les gorges s’ouvrent et m’expédie à nouveau dans une grande plaine où de longues lignes m’indiquent la direction à suivre. J’y pénètre, encore extasié de ma descente matinale et ne remarque d’abord même pas le vent qui se réchauffe en redescendant en altitude.

   Au bout, j’aperçois déjà les premiers lacs aux flamands roses qui devraient me tenir compagnie les prochains jours. La piste s’améliore et je suis plein d’énergie. Je suis les ondulation du paysage, que je franchis sans efforts. A me voir ainsi, les voitures s’arrêtent, me demandant souvent d’où me vient mon sourire en pleine côte, fouetté par un vent froid ! Chaque petite évolution est amplifiée, chaque changement une découverte incroyable !

   J’aperçois d’abord quelques flamands roses, puis un petit renard du désert autour d’un premier lac. Le second me présente toutes sortes d’oiseaux s’envolant sur mon passage. Enfin, l’arrivée à Laguna Hedionda couronne mon avancée d’un spectacle splendide. Sur le lac blanchi par la glace, valsent des centaines de flamands roses. De loin, ils forment de grandes taches rosâtres, se muant dans un ballet dont les codes dépassent mon imagination.

   En milieu d’après-midi, j’arrive vers le lodge, bien trop huppé pour moi. Marchandant un peu d’eau claire et un sac de riz - mes vivres arrivant à leur fin -, je me fais inviter à déjeuner par une responsable. Quelques instants plus tard, je vois apparaître deux autres cyclistes qui me précèdent depuis plusieurs jours. Ils suivent mes traces de pneus, et j’ai été plusieurs fois informé de leur présence ! Après quelques paroles échangées, je décide de passer la nuit ici, et pour quelques bolivianos, on nous permet de rester dans une chambre réservée aux guides.

 

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   Avec cette rencontre se clôt mon aventure en solitaire dans la région magique du Sud-Lipez. Ces huit jours en altitude ont été sans aucun doute et jusque-là les plus ardus de mon périple, mais j’en garderai un souvenir exceptionnel, plein de fierté d’avoir accompli cette épreuve.

Avec Fanny et Bernard, je reprends donc la route en direction de San Juan, premier village bolivien, pour un nouveau chapitre de cette aventure !

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