L'entrée dans le Sud Lipez: Jour 1 - 4

June 13, 2019

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   Les derniers jours ont été consacrés à la préparation d’une aventure qui risque de me faire rêver pour le restant de mes jours.

Grâce à Raphaël et Veronica, deux Chiliens rencontrés au hasard des chemins, j’ai pu passer quatre jours tranquilles à San Pedro de Atacama, passés à trinquer et à me reposer, puis à préparer mon périple dans le Sud Lipez. Le 13, j’ai donc fait toutes mes courses. Mes sacoches ont été auparavant été allégées des derniers objets superflus et les quelques livres lus durant ma remontée du Chili ont été offerts à des voyageurs.

Catastrophe de dernière minute : je dois changer de dérailleur, et avec ce que je peux trouver sur place, je perds une vitesse : pas terrible avant d’entamer les hauts plateaux boliviens !

 

   Mon réveil sonne donc à 7h, et il fait vraiment très froid : cinq couvertures sont superposées sur moi, et Orejon, le chien aux grandes oreilles de mes hôtes me réchauffe les pieds. Le jour pointe juste à travers les trous du toit, je lance donc un très grand café et rassemble mes dernières affaires. Comme notre rencontre, nos adieux sont simples et honnêtes : « Francusco, eres loco ! »

 

   Mon vélo est bien lourd, mais finalement ni plus ni moins qu’auparavant. J’ai avec moi une dizaine de jours de nourriture, et dix litres d’eau, pour environ deux jours.

 

   Je retraverse une dernière fois San Pedro se réveillant peu à peu, - dernier bastion de civilisation face aux pics qui m’attendent -, et me lance sur la route du paso Jama : 43 kilomètres de côtes, et 2230 mètres de dénivelé ! Le col est à 4650m, et j’espère le dépasser pour redescendre vers le premier refuge bolivien, près de Laguna Blanca.

 

   Derrière moi, je vois la ville s’éloigner, oasis planté au milieu d’une vallée lunaire. En face, l’imane Licancabur semble veiller sur la route grimpant dans les montagnes. Le début est plutôt plat, mais je peine à retenir mon excitation, et m’essouffle très rapidement. J’entame la montée mais m’arrête bien vite pour essayer de me calmer. L’altitude risque d’être un ennemi redoutable, et je ne me peux commencer à gaspiller de l’énergie. Face à moi, un troupeau de lamas broutant calmement semblent me montrer l’exemple, ainsi que l’entrée dans ce territoire où ils sont rois.

 

  Une fois les premiers vallons dépassés, les pentes des volcans avoisinants se teintent de jaune et les herbes sèches et buissons dansent au gré du vent. Je vois passer quelques 4x4 qui vont probablement faire le même trajet que moi en bien moins de temps. Leurs coups de klaxon joyeux et les bras sortant des vitres me donnent du courage et m’aident à continuer  l’ascension. Pour l’instant, ce n’est que de l’asphalte, mais je ne suis jamais monté aussi haut ! Je sens mon souffle accélérer, l’oxygène semble déjà se faire rare, et une voiture m’indique qu’il me reste encore mille mètres à grimper !

   Je m’accroche, me plonge dans mes pensées et dans les paysages et parviens au sommet juste avant la nuit. Je suis épuisé et peine presque à marcher. Une courte descente m’envoie dans un petit cratère d’où j’aperçois, à moins de deux kilomètres, le poste de frontière chilien . Je n’ai plus la force de pédaler et monte bien difficilement mon campement en bord de route. Mes jambes se tendent sans raison, et emmitouflé dans toutes les couches chaudes que j’ai emportées, je me fais cuire un peu de riz. La vapeur de l’eau gèle instantanément lorsqu’elle touche ma toile de tente. Je sens bien que j’aurais dû m’arrêter plus bas, mais coincé dans mon cratère, je me suis condamné à passer la nuit ici. Heureusement, la fatigue a vite raison de moi, et je m‘endors dès que je rentre dans mon sac de couchage, bien au chaud !

 

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   Au réveil, je me sens incapable de sortir de mon cocon : je n’ai pas encore froid, mais le givre que je vois un peu partout dans ma tente ne me fait guère envie. Mis à part la bouteille que j’avais contre moi, toutes mes gourdes ont gelé et il ne me reste plus qu’à faire fondre des glaçons pour le petit déjeuner. Je parviens à me faire chauffer un peu d’eau sans sortir de mon duvet, et range d’une main ce que je peux attraper, en attendant que le soleil réchauffe légèrement l’intérieur. Sortir de mon cratère n’est pas une mince affaire : je suis à 4600 mètres d’altitude, et chaque poussée dans la terre m’épuise. Après un temps considérable pour les quelques mètres à escalader, je me trouve à nouveau sur la route et arrive en quelques coups de pédale au poste chilien. Mon passeport tamponné, je quitte le Chili et le bitume, et me trouve seul sur une piste faisant face au Licancabur.

   Une énergie joyeuse saisit tous mes membres et je me sens rayonnant, seul au milieu d’une nature grandiose !

 

   La piste longeant la frontière bolivienne me rappelle bien vite ce qui m’attend : sur une cinquantaine de mètres de largeur, des traces de pneus se chevauchent, créant une multitude de pistes, toutes aussi mauvaises les unes que les autres. Les vaguelettes creusés par les 4x4 font vibrer jusqu’à l’entrée du parc national. Je finalise enfin toutes les formalités administratives et remplis mes gourdes avant d’entamer la véritable expédition. Les lacs blancs et verts m’offrent les premières vues splendides et l’occasion de manger un bout entre un volcan et un lac gelé !

 

   La piste est vraiment terrible autour des lacs, et les rares véhicules que je croise me régalent, en plus de leurs salutations, de grandes bouffées de poussière. Ils sont heureusement bien peu nombreux, et leurs présence est le seul réconfort que j’aurai en cas de soucis.

 

   J’avance donc jusqu’au passage où les deux lacs se rejoignent, et me trouve face à un petit courant d’eau à franchir. Il fait à peine cinq mètres de large, mais le vent est glacial, et il est hors de question de tremper mes chaussures. J’analyse les différents passages et tactiques possibles et finis par me lancer, pieds nus dans un des coins les plus courts. D’un coup, j’ai l’impression que tous mes os se brisent et mes pieds ressortent écarlates, comme percés d’innombrables aiguilles !

 

   Je reprends la route une fois réchauffé, et traverse un bout de désert, où l’on voit partout des débris d’explosions volcaniques anciennes. C’est la fin de l’après-midi, et je suis seul dans cette vallée magique ! Il doit me rester une trentaine de kilomètres jusqu’au prochain refuge, mais il me faudrait gravir une autre montagne pour y parvenir. Fort des expériences de la veille, je monte mon campement avant celle-ci, légèrement abrité du vent qui souffle rudement sur les minces toiles qui me protègent à peine.

 

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   Il a fait encore plus froid cette nuit. Je n’étais pas bien abrité et tout a encore gelé. On m’avait annoncé -8°C pour la première nuit, celle-ci est descendue jusqu’à -15°C !

Les doigts glacés, j’ai pu ranger aussi vite que possible mon campement et me remettre en route avant les premiers 4x4. Commencer une journée à 6h30 à cette altitude n’est vraiment pas aisé !

 

   La route est d’abord toute sablonneuse, et je dois pousser un petit kilomètre. J’arrive à me réchauffer et à entrer dans un rythme, entamant la montée redoutée la veille.
Le monde semble se figer entre les passages de voitures de touristes. Les énormes roches volcaniques sont posées sur un terrain doux d’herbes jaunes, unique nourriture des lamas qui broutent proche des routes. Je me lance un peu vite dans la descente, excité par l’impression d’avancer et au bout de quelques mètres, je le paye déjà : ma fixation avant se brise et je crève à l’arrière. Assis au bord de la route, mangeant de la poussière, j’ai l’air tout de suite moins glorieux !

 

   J’arrive enfin à Polques où de nombreux 4x4 sont alignés. J’entends de bien trop loin du français et de l’anglais de voyageurs conquistadors se vantant d’avoir « fait » tel ou tel pays. Finalement, le silence des vallées me convenait très bien ! L’heure du déjeuner passe, et me voilà seul dans ce lieu magique. Absurdité touristique. Un compagnon cycliste espagnol se joint à moi, et nous trempons toute l’après-midi dans l’eau bouillante des thermes naturels.

 

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   Ce matin, nous nous levons tous les deux sans aucune envie de sortir de notre duvet. Je ne parviens décidément pas à m’habituer au grand froid ! Les affaires rangées, on passe prendre une soupe bolivienne avant de se laisser ; lui rentre vers San Pedro.

   A peine ai-je fait quelques mètres que ma chambre à air arrière éclate. Les Boliviens rencontrés la veille sortent de chez eux en éclatant de rire, et trois enfants curieux restent à mes côtés pour m’assister dans mes réparations. Le sourire aux lèvres et la bouche pleine de questions, ils rendent drôle et agréable ce moment pénible. Six petites mains vérifient chaque action effectuée et hochent de la tête pour approuver l’évolution de la réparation.

   Je quitte mes aides techniques d’un moment et prends la route qui longe le lac. Quelques kilomètres plus loin, le même bruit d’explosion se fait entendre, et me fait chuter sur le côté du chemin. Je démonte à nouveau ma roue pour m’apercevoir que l’intérieur du pneu a une déchirure longue d’un pouce. A vouloir faire durer mes pneus au maximum, ceux-ci me lâchent au milieu de nulle part… Un bout de chambre-à-air collé à l’intérieur du pneu me mènera-t-il jusqu’aux prochaines villes, à une semaine de là ? Nous verrons bien. En attendant, c’est mon dérailleur qui fait des siennes. En tombant, une pièce métallique s’est tordue et la chaîne ne bouge plus. Je ne sais quelle force se rit de moi en un si bel endroit, mais cette fois je prends véritablement peur : je n’ai aucune idée de comment réparer ce dégât, et même en zone civilisée, l’opération me semblerait compliquée ! Comme si le ciel m’avait pris en pitié, un Bolivien d’une soixantaine d’année sort à ce moment de derrière un gros rocher, se dirigeant vers le lac. Je me presse de le rattraper pour lui demander de l’aide, qu’il m’apporte volontiers, curieux de ma situation. Par un hasard absurde, ma bicyclette a choisi de faire des siennes juste en dessous de là où une famille habite depuis des générations, au milieu de cette zone désertique et inhospitalière !

   En quelques minutes, il revient avec une boite à outils rouillés et, avec ses pinces, nous tachons, sans savoir vraiment quoi faire, de faire fonctionner le dérailleur. La pièce se tord dans un sens, puis un autre, et montrant toutes les traces de torture que nous lui infligeons, choisit d’un coup de prendre une position qui permet à la chaîne de tourner avec fluidité. Je regarde le vieux monsieur qui semble tout aussi surpris que satisfait. Ni lui ni moi ne savons bien ce que nous avons fait, mais ma machine est prête à repartir !

   Je reprends donc une fois de plus ma route vers le nord, sur mes gardes, et de moins en moins confiant dans ma monture ! J’avais identité la difficulté de l’étape dans la grande côte qui m’amènerait à Sol de Mañana, mais deux heures viennent de filer avant même avoir pu l’entamer ! Pour arranger une journée qui commençait si bien, le vent a tourné et me fait face violemment. Je m’entoure le visage d’une écharpe pour ne pas être fouetté par la poussière qui vient à chaque instant piquer les bouts de peau que je laisse paraître ; et je me lance dans une longue et pénible ascension. Tel un géologue sur un terrain nouveau, je scrute toutes les pierres se présentant sous ma roue, et cherche à éviter les passages sablonneux qui arrêteraient ma progression. L’effort est épuisant et chaque pause, volontaire ou forcée, ne fait que le rendre plus difficile. Je parviens peu à peu à trouver un rythme mécanique à mon mouvement et à me concentrer uniquement sur la valse de ma respiration. Je franchis en quatre heures les vingt kilomètres de pentes tant redoutées ! Derrière moi, la vue du lac Chalviri m’offre un tableau splendide, rappel des autres merveilles qui me poussent à continuer sur ces pistes qui semblent pourtant chercher opiniâtrement à me faire regretter mon moyen de locomotion si peu approprié dans de telles hauteurs

 

   L’arrivée en haut de la montée est bien loin d’être la fin de mes peines ! Le vent a redoublé de hargne et la piste que je suivais se divise en des dizaines de directions différentes, la plus praticable partant dans la direction opposée de celle que je souhaite suivre. Je suis épuisé, et n’ayant d’autres abris du vent que celui que me procure mon vélo, je m’allonge, un instant, vaincu par les éléments qui se sont alliés contre moi. Je vois au loin les nuages de poussière soulevés par des 4x4, mais ils s’en vont tous dans des directions différentes… Non ! Un des nuages semble venir à ma rencontre ! Naufragé dans cet océan de sable et de vent, je secoue les bras pour qu’il remarque ma présence, et mettant tout mon espoir dans le guide volant sans le savoir encore à mon salut, je cours en sa direction !

   Parmi toutes les traces de roues imprimées dans la terre, il m’en indique une m’annonçant que je vais devoir pousser un petit peu, mais qu’une descente m’attend ensuite jusqu’à Laguna Colorada ! Les Allemands à l’intérieur du véhicule n’osent rien dire et me régalent de regards ébahis, pleins d’interrogations !

   La piste que je commence à suivre correspond bien aux indications du guide : sur une centaine de mètres de largeur, les traces de pneus se chevauchent et s’entremêlent, rendant la progression impossible ! Mais je sais à nouveau où je vais, et éprouve un plaisir incompréhensible à pousser mon fardeau au milieu de ses lignes qui ont labouré une étendue de sable et de pierre.

   De l’autre côté, je récupère effectivement une longue pente douce mais chaotique, slalomant entre les collines. Je glisse autant que je roule en direction du soleil couchant ! Je ne parviendrai pas à atteindre Laguna Colorada avant la nuit, mais je trouve sur le côté un coin suffisamment abrité du vent pour y monter ma tente, lorsque les derniers rayons de lumières disparaissent derrière l’immense Tatio. L’épuisement de la journée a disparu, et une grande fierté m’emplit alors que je me trouve seul entre les monts volcaniques d’une région inhabitée, et que mes gourdes commencent déjà à geler !

 

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