Remontée du Chili, le début d'un nouveau voyage

June 11, 2019

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   Ce matin, Anatole a pris la direction de Santiago. Pendant une année, nous avons fait absolument tout ensemble, à deux ou aux dépens de l’un ou de l’autre. Nous avons accompli des choses que je n’aurais jamais crues possibles. Nous nous sommes poussés toujours un peu plus loin, toujours avec le sourire, pour découvrir de nouveaux lieux, de nouvelles personnes, et en apprendre toujours un peu plus sur l’un et l’autre. Sans être parvenus à définir le plus borné des deux, nous avons trouvé un équilibre dans le voyage et l’aventure qui me servira longtemps d’exemple. Avec son aide, j’ai pu apprendre énormément, confronter constamment mes façons et mes idées à son quotidien, et célébrer les épreuves et les réussites par un tintement métallique dépassant tous les mots !

  Je m’étais peu à peu fait à l’idée qu’un jour je me retrouverais à partir seul, et que nos vacances, immenses et infinies prendraient une fin, mais voir sa silhouette s’éloigner dans les rues de Los Andes, me fit l’effet d’une grande claque. Sur cette place, finie notre aventure à deux.

 

 

  Lorsque je quitte à mon tour la ville de Los Andes, et prends la direction de la côte, laissant mes pensées vaquer. Mon rétroviseur est vide, et personne n’est devant moi, et je ne parviens pas à me souvenir la dernière fois où j’ai été seul sur une autoroute. Presque une année complète s’est écoulée, durant laquelle les bruits de mon vélo faisaient toujours écho à un second, compagnon de route bien semblable que j’ai appris à connaître par cœur, comme faisant partie du paysage des routes du monde.

Une petite voix dans ma tête prend forme, et l’écoutant et discutant, je me trouve au bout de deux jours de route face à l’immense étendue de l’océan pacifique. A reprendre contact avec ma vie intérieure, j’en avais oublié mes retrouvailles avec la grande bleue ! Face à celle-ci, Valparaiso semble étendre ses longs doigts sur tous les cerros qui la traversent. Illuminées de lueurs brillantes, les maisons de toutes les couleurs, posées les unes au-dessus des autres, reflètent les vagues coiffées de blanc se brisant sur le port industriel. Malgré la beauté qui ressort de cet ensemble chaotique, je ne parviens pas à comprendre comment tant de monde a pu décider de s’installer dans ce lieu si peu propice à la construction d’une grande ville !

 

  Mais pour l’instant, je ne fais que passer, je suis invité de l’autre côté d’une colline interminable, dans la baie de Laguna Verde.

 

  Que de bonheur et de tranquillité retrouvée dans ce petit coin de paradis. Je n’ai pas cessé d’avancer en quittant Los Andes. En aidant mon hôte dans son jardin, je m’offre l’occasion de me préparer à mon départ vers le nord, pour la première fois depuis le début du voyage. Faire travailler mes mains, rester accroupi dans la terre, voilà quelques plaisirs simples que j’avais bien laissés de côté ; toute mon énergie était aspirée par le mouvement de mes jambes avec pour seul but de ne pas cesser d’avancer sur la grande carte du monde.

 

  En quittant finalement la ville, j’ai l’impression d’un véritable saut dans le vide : les quelques jours jusqu’à Valparaiso avaient un but proche, cette fois ça y est : je pars à l’aventure !

La route que je suis dans un premier temps longe la côte. Je profite avec joie de ce tableau, autrefois vu de l’autre côté du continent ! Face à la mer, je ne perçois maintenant plus une immensité infinie ou infranchissable, mais une autre aventure, réservée pour plus tard ! Les courbes de la côte bercent mes rêveries ; et me familiarisant avec la voix de mes pensées, je me rends aussi compte qu’elle sera ma seule compagnie à partir de maintenant. J’ai bien intérêt à la ménager si je veux réussir à la supporter longtemps !

 

  Un jour, je me lève très tôt ; le lendemain, un peu moins, pour profiter du bonheur tout simple d’une tasse de café une fois mon campement replié : je souffle un grand coup, regarde si tout est bien en ordre, et laisse d’abord mes doigts chauffer contre le métal chaud de ma tasse. Une légère vapeur se dégage de celle-ci, m’apportant selon la brise un avant-goût de plaisir. Je suis alors enfin prêt à m’offrir mon petit moment de calme avant de me remettre à pédaler.

 

  Je quitte malheureusement bien vite les belles côtes vertes du Pacifique, pour découvrir le désert chilien : immense et muet, le sable engloutit petit à petit les dernières traces de villages et de champs alors que j’avance vers le nord. Les rencontres se font de plus en plus rares, mais gagnent ainsi en intensité.

 

  « L’histoire écrite de l’Amérique du Sud n’a que cinq ou six cents ans. Pour comprendre le reste, il faut écouter la terre »

 

  La route panaméricaine, traversant tout le Chili, m’apparaît peu à peu comme une punition, ou du moins une leçon particulièrement désagréable. Les barrières qui la suivent ne font qu’amplifier cette idée, et l’envie de passer ces longues routes aux abords déserts et sans vie me trotte dans la tête. Je dois apprendre à laisser le temps s’étirer, et à me réfugier dans mes pensées.

 

  Le début de mes journées n’en devient que plus difficile. J’ai du mal à avancer, d’autant que le vent ralentit énormément ma progression. Chaque vingt-cinq mètres est annoncé au sol par des pointillés rendant l’avancée décourageante.

.    ..    ...    .:.

 

  Je ne parviens pas à savoir si je déteste ces étendues ou si elles m’impressionnent et me font peur. Les distances sont si grandes que je ressens à nouveau l’impression d’étendues infinies que j’avais éprouvée lors de la traversée de l’Atlantique. Les changements d’un jour à l’autre sont si minces qu’ils sont à peine notables.

Avide de sortir de ces déserts sans fin, ou seuls les noms indiqués sur ma carte m’indiquent des différences, je commence à me lever de plus en plus tôt, pour en finir au plus vite ! Mais deux mille kilomètres restent une épreuve sur la durée, et je ne peux rien pour y échapper !

 

  Partageant quelques jours de route avec deux autres cyclistes suivant la même direction, je ne peux m’empêcher de m’apercevoir des changements qui ont déjà opéré après une dizaine de jours à rouler seul sur une ligne droite : mes habitudes sont millimétrées, et mon corps s’est déjà fixé sur ce rythme répété inlassablement jour après jour. Face à un paysage sans distraction, j’ai laissé tourner mon corps, et celui-ci m’a aisément indiqué la cadence lui convenant.

 

  En dépassant Copiapo, s’ajoutent aux lignes droites sans fin de nouveaux obstacles : les villages s’espacent de manière significative et avec eux les points d’eau. J’entre en effet dans la région la plus aride du monde, et les quelques herbes et buissons qui égaillaient tristement mon chemin disparaissent finalement. Les côtes semblent en même temps s’incliner d’autant plus, et je dois redoubler d’effort pour avancer. Mais, comme une récompense face à toute mes peines, cette région est aussi celle qui accueille le plus d’observatoires célestes, et pour cause : il n’y a pas un seul groupement de maison capable d’éclairer le ciel, et celui-ci m’offre donc toutes les nuits ses plus belles parures. Je dois admettre que je suis devenu un peu difficile après avoir passé quarante nuits à observer les étoiles du milieu de l’océan, mais le silence envoûtant et le décor lunaire de la région d’Atacama m’ont absolument fasciné !

 

  Dépassant l’immense métropole d’Antofagasta, je quitte enfin la route 5 qui m’aura guidé dans ma traversée du Chili. Débutant sur elle mon aventure en solitaire, je n’aurais jamais imaginé me trouver aussi seul face à une nature si dure et impitoyable. Le spectacle qui m’attend n’est pas encore là pour me réconforter. Le désert somptueux et au-dessus de toute vie n’est plus. Il semble avoir été consciencieusement labouré à perte de vue. Une grande désolation règne sur tout le paysage. Des ruines de villages de mineurs, utilisés un temps, sont maintenant emplis des déchets les plus gros, tandis que les autres sont éparpillés partout dans ce qui semble être un immense chantier.

  Je rejoins la petite voix de mes pensées, et reste avec elle jusqu’aux abords de Calama, où se clôt ma première épreuve affrontée seul. Ce sont sans doute les régions qui m’auront le plus touché – moralement, du moins. Je n’ai alors qu’une hâte : retrouver un arbre, un buisson, ou du moins un bout de nature - la vie !

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