Journaux de deux terriens en Mer

April 18, 2019

Résumer 41 jours en mer n'est pas chose aisée. Nous avons donc choisis de lier des extraits de nos deux journaux de bords, tenus assidûment durant cette traversée, pour faire transparaître un aperçu de notre vie à bord d'Harmonie, de nos pensées et de leurs évolutions.

 

Jour 1 (Lundi 19 Novembre) - M

 

Après l’avoir repensé, repoussé, décalé, aujourd’hui est le grand jour : celui du départ pour la traversée. Nous avons rencontré notre capitaine, Gerson, il y a un mois et il y a une semaine, nous avons posé les pieds sur «Harmonie », au repos, au mouillage de Las Palmas.

 

Ce matin nous sommes fin prêts. Les derniers jours étaient aux détails, peaufinages de dernières minutes, appropriation de l’espace réduit qui sera notre monde pour les semaines à venir. L’annexe est privée de son moteur, remonté sur le bateau, tout est accroché, retenu… Ah, il nous manque des piles ! Évidemment, il manque toujours quelque chose lorsqu’on doit partir. Le canot d’un voisin m’amène, un autre me redépose, intermède inutile d’une petite heure, la lampe en question ne marche pas.

 

Nous commençons à remonter l’ancre, signe du véritable détachement. Celle-ci semble avoir trouvé ses aises au milieu de ses congénères. Le départ ne se fait pas que pour nous ! Elle rechigne, s’accroche aux câbles rencontrés en chemin. Les bateaux voisins apportent une aide précieuse dans la bataille menée entre ancre et chaînes, celles-ci s’étant manifestement alliées. Les hommes finissent par triompher, et l’ancre remonte finalement, apportant algues et coquillages, vestiges de plusieurs semaines de mouillage.

 

Enfin, le bateau s’élance, mais quelques tournoiements sont nécessaires au réglage des voiles. Un grand vent est annoncé, nous prenons donc deux ris de grand voile, et celui du génois. La brise est pour l’instant légère ; Las Palmas de Gran Canaria s’étend devant nous, dernière ville de notre dernière île européenne.

 

La mer est douce mais puissante : les vagues ne cassent pas, mais se creusent en collines allongées et arrondies. Venant de babord, notre finalement bien petite embarcation oscille facilement. Sur le pont, nous nous activons à hisser et ajuster les voiles et découvrons enfin la magie mécanique du régulateur d’allure : pas un bruit, et sur un jeu d’engrenage, de pales et de poulies, le bateau garde son cap par la force et la stabilité du vent. Une vague, un peu plus grosse que les autres, incline le voilier et un rouleau de fil nous échappe. Première perte, réduisant de moitié notre espoir de repas de poisson.

 

Nous avalons notre premier dîner à bord : riz, oignons et lentilles… A la lumière des LED rouges, d’usage nocturne, notre festin prend un air de bouillie grumeleuse ! Elle n’en est pas moins bien reçue après une journée sans pause véritable. Je file profiter de mes premières heures de sommeil, pendant qu’Anatole prend le premier quart de garde. Le sommeil vient difficilement : il n’y plus de vent, les voiles claquent et le moteur commence déjà à pétarader.

 

Lundi 19 Novembre - A

 

Alors que nous devions appareiller la veille, Gerson décide de remettre le départ au lendemain.

C'est donc têtes et corps reposés ainsi qu'avec une mer plus calme que nous lèverons l'ancre cet après-midi.

Alors que tout l'avitaillement est soigneusement rangé dans les placards et que le cockpit fait peau neuve, nous avons encore des éléments de dernières minutes à régler.

Notamment l'achat d'une pile, celle qui servira à la lampe accrochée au fer à cheval (bouée à jeter si un homme tombe à la mer), plutôt utile si un accident arrive en pleine nuit.

 

Puisque c'est maintenant un professionnel, Martin entame une nouvelle fois une campagne de bateau stop, nous interpellons donc les annexes, dinguys, zodiacs et autres youyous passant près d'Harmonie pour qu'il puisse se rendre à terre en quête de la pile.

 

J'attends impatiemment son retour puisque c'est tout ce qu'il nous manque pour enfin lever l'ancre.

Il revient vite, mais nous nous rendons compte de cette perte de temps inutile quand nous réalisons que cette lampe ne marche finalement pas du tout. Il faudra donc éviter de tomber à la mer en pleine nuit...

 

Gerson me laisse les commandes d'Harmonie et Martin l'accompagne à l'avant pour l'aider à remonter l'ancre. Mais surprise, après avoir remonté quelques mètres de câble, le reste ne vient pas, l'ancre reste bloquée.

Pour la première fois je suis vraiment aux commandes d'un bateau au mouillage, je met un certain temps avant de pouvoir gérer l'accélérateur, chaque pression sur la manette compte car nous sommes entourés par plusieurs voisins qui sortent déjà leurs pare-battages en vu d'une collision imminente.

Malgré tout j'arrive péniblement à gérer Harmonie, et après une heure de bataille, l'ancre sort enfin.. le câble d'un bateau voisin empêchait sa remontée.

 

Cap sur la sortie du port ! Le vent paraît assez fort, nous ne saurons jamais sa force exacte puisque qu'appart le GPS, aucuns de nos instruments de navigation ne fonctionne.

Nous prenons deux riz sur la grand voile et un sur le génois, et ça y est ! Nous avançons à la force du vent ! Cap sur l'Afrique pour nous éloigner des côtes de Gran Canaria, nous nous trouvons à 4051mn de notre destination. Ce chiffre paraît énorme, incompréhensible... une chose est sûre, ça va être très long.

 

Je passe les dernières heures de lumières à me familiariser avec ce nouvel environnement, à prendre mes marques dans ce petit espace qui valse sans arrêt au rythme de la forte houle qui accompagne notre départ.

 

Jour 2 (Mardi 20 Novembre) - A

 

Très légère brise d'ouest, nous n'avançons presque pas : "velejar sin viento es difícil" me lance le capitaine à mon réveil.

Notre faible allure a permis aux lignes de pêches de s'emmêler, nous passons plus d'une heure à défaire les longs fils de nylon sous un soleil de plomb.

De nombreux nuages se prélassent dans cet immense ciel qui s'étend à perte de vue.. nous apercevons tout de même le Teide (pic culminant de Tenerife) sur notre tribord, au loin...

Le cérémonie du maté est faite moteur éteint alors qu'Harmonie se laisse dériver sur une mer d'huile.

 

Jour 4 (Jeudi 22 Novembre) - M

 

Réveil en hâte, les cris d’Anatole me font bondir hors de mon lit : « Une baleine ! » En quelques secondes, je me trouve d’un bond dans le cockpit, encore ensommeillé, les yeux brûlés par le soleil déjà haut et l’estomac retourné. Le bateau bascule au gré des vagues. Bien vite, ces désagréables sensations sont oubliées à la vue d’une masse sombre parée d’un ventre blanc luisant sous les épaisses couches d’eau. De ses mouvements lents et lestes, elle tournoie autour du voilier, plongeant pour réapparaître de l’autre bord, puis à l’arrière. Je ne peux m’empêcher de penser à mon père : elle est à peine blanche, mais ce n’est rien : j’ai vu un Léviathan, mon Moby Dick !

 

Pour nous, le monde s’arrête ; il n’y a pas de vent, pas de voile à régler, et comme trois enfants, nous tournons autour de l’embarcation pour suivre l’évolution de cette tache sombre qui ; faute de nous régaler du spectacle mythique de sa queue, nous présente généreusement son dos, orné d’un aileron semblable à ceux des dauphins, si ce n’est par sa taille.

 

Jeudi 22 novembre - A

 

La légère brise d'ouest qui faisait à peine vaciller nos voiles depuis deux jours s'est transformée en un bon vent constant. Harmonie file ses 6 nœuds en laissant sa trace blanche dans une mer redessinée peu peu par une houle qui ne fait que grossir.

 

Il est 6h et le soleil fait son apparition à l'est, nous sommes à hauteur du Sahara occidental, j'imagine que l'énergie apportée par la haute mer est semblables à celle ressentit dans le désert, cette confrontation avec l'immensité où nous ne sommes que de tout petits humains luttant contre l'élément. Je me sens vivant.

 

Jour 5 (Vendredi 23 Novembre) - M

 

Depuis deux jours, la mer est très agitée. Le bateau n’arrête pas de tanguer, certains placards ne cessent de se déverser dans le carré, et un désordre s’étend petit à petit dans chaque parcelle de notre lieu de vie. Tenir un carnet devient difficile : le stylo glisse, le corps est bringuebalé et la main doit se concentrer pour viser la bonne ligne.

 

Le mal de mer n’est pas un grand allié non plus. Quiconque a déjà été malade lors d’un long trajet, se rappelle sûrement du plaisir évaporé lié au voyage. On compte les bornes, on regarde les lignes de l’autoroute. Avec un peu de chance, on s’endormira jusqu’à la prochaine halte, ou le conducteur aura eu l’amabilité, par pitié ou lassé des demandes, de s’arrêter dans une aire, pour respirer à grande bouffée et se dégourdir les jambes.

En mer, rien de tout cela : le prochain arrêt prévu est dans une quarantaine de jours, soit 4000 miles nautiques (±8000km). Regarder l’horizon aide effectivement vaguement, mais c’est l’esprit qui, las, demandera vite d’autres distractions.

En quelques heures, quelques jours au pire, il sera passé. Je l’espère.

 

Les vagues se creusent, roulent et se brisent. De quelle espèce sont faits les grands navigateurs solitaires ? Leurs besoins et envies sont sans aucun doute bien différents des nôtres, pauvres terriens.

 

La mer est agitée. Notre coque trace une ligne pâle ; elle serpente entre les violentes vagues noires, éclairées par la pleine lune. Des langues blanches s’échappent de notre babord, celui légèrement abrité de la fureur océane.

 

Jour 7 (Dimanche 25 Novembre) - M

 

Je suis réveillé en sursaut par des cris, et le bruit crissant de la canne à pêche. Après sept jours, nous avons enfin attrapé un poisson ! Le fil est tendu, et Gerson fatigue peu à peu sa proie : une dorade coryphène femelle, bien reconnaissable au bleu profond de son dos, au ventre jaune tacheté d’un autre bleu, plus clair. La vision du corps agonisant m’est difficile. Par soubresauts, elle essaye tant bien que mal d’attraper les quelques gouttes d’eau présentes sur le pont, mince espoir de salut. S’ensuit un changement frappant et atroce : les couleurs du poisson s’évaporent, laissant peu à peu place à un gris brillant. Le suc de sa vie s’est écoulé, entraînant la beauté de l’animal avec ses derniers instants.

 

Dimanche 25 novembre - A

 

Nous nous rapprochons de l'archipel du Cap Vert, plus que 235mn, le capitaine n'est pas très clair sur son envie de s'arrêter ou non. Je me laisse tout de même porter par des rêves de bières fraîche sur une plage de sable fin, bercé par les doux rythmes des chansons du carnaval de Mindelo.

 

Ce fut un bel et heureux dimanche grâce à notre première pêche ! Alors que depuis six jours nous implorions les dieux des mers de nous offrir une belle prise, nous avons été récompensé par deux dorades coryphènes. 

Notre premier plat de sushis et de sashimis au beau milieu de l'Atlantique nous attend.

 

Je prend le premier quart ce soir, et comme chaque nuit, la Lune met quarante cinq minutes de plus à se lever que la nuit précédente. Puisque le ciel est dégagé je me laisse envoûter par le spectacle de tous ces astres qui scintillent jusqu'à l'horizon.

 

Jour 8 (Lundi 26 Novembre) - A

 

Journée tranquille, Martin est resté dans son coin et j'échange quelques mots avec Gerson. Le vent et la houle sont nord ouest, avec de belles vagues qui font bien rouler Harmonie.

Ces longues heures passées à regarder l'immensité me permettent de faire le vide en moi. Le reste n'existe pas en mer, le temps s’oublie et nous vivons un simple moment de plénitude intense.

L'air s'est réchauffé ces dernières 24h, on peut déjà sentir les douces odeurs des îles cap-verdiennes.

 

Jour 9 (Mardi 27 Novembre) - M

 

Le Cap Vert approche enfin : les ombres sombres qui sortent de la brume chaude de l’horizon se précisent. La première île rappelle un tissu affalé, une peau s’affaissant : de longs renfoncements suivent la forme de racines coulant et se déversant dans la mer. De loin, les roches prennent une couleur unie, douce, presque duveteuse. Les premières habitations apparaissent, un gros ferry rejoint une autre île.

 

Au loin, nous imaginons les ruelles colorées, les sourires d’inconnus, et surtout, la table d’un café, stable, où une bière fraîche, servie dans un verre ne ferait aucun allers-retours, manquant de s’écraser par terre sous le coup d’une vague. Au loin, nous regardons passer cet espoir de terre, sachant bien consciemment que celle-ci sera la dernière avant les longues semaines qui précéderont notre arrivée au Brésil.

 

Mardi 27 novembre - A

 

6h30 : 80mn de Mindelo, vent nord ouest, deux riz sur la grand voile, bâbord amure, nous filons à 5 nœuds de moyenne.

Il est 18h lorsque nous regardons s’éloigner Mindelo et ses plages de sable fin, mes rêves de poser pied à terres se laissent emporter par le soleil couchant. 

Le coucher et le lever du soleil est presque systématiquement accompagné d'une augmentation de la force du vent. Il y a sans doute une explication scientifique à ce phénomène, mais je préfère croire que c'est la manière du vent de saluer la venue et le départ du dieu Soleil.

 

Jour 10 (Mercredi 28 Novembre) - M

 

Anatole va se coucher, et je vaque aux occupations diverses mais peu variées qu’offre la vie sur un bateau, quand le bourdonnement d’une des cannes résonne dans le cockpit. Cette fois, c’est mon tour ! J’empoigne la canne, mouline un bon moment dans le vide, le temps de comprendre qu’un des boutons du moulinet m’a échappé, et de sentir la force du poisson à l’autre bout de ma ligne. Une trentaine de mètres derrière, une vague un peu plus haute que les autres propulse la bête qui se débat en plein air ! Son reflet doré illumine mon regard, elle se courbe et s’écrase sur la surface de l’eau durcie par la vitesse. La lutte bien inégale continue et je sens le bout de ma canne se plier sous la volonté du poisson, mais le crochet qu’Anatole empoigne a vite fait de mettre fin à tout espoir de salut pour ce qui va constituer notre dîner.

 

Jour 11 (Jeudi 29 Novembre) - M

 

Tous les soirs, la lune se couche 40 minutes plus tard. Le soleil, lui, est plus ponctuel, ou moins sensible au changement que sa complice, et garde son heure de fin de journée à un temps à peu près fixe. Entre temps se créé un espace, un peu plus long chaque soir, d’obscurité complète, où seuls règnent étoiles et animaux marins fluorescents. Les lueurs du ciel rejoignent la mer ; une traînée blanchâtre s’imprime derrière notre bateau et ses turbulences réveillent de nombreux petits animaux marins.

« Je veux que les fées existent. »

 

Mercredi 29 Novembre - A

 

Nous sommes à 2922mn de Paranagua, deux riz sur la grand voile le génois est tanguonné en ciseaux pour que nous puissions pleinement profiter de ce bon vent arrière !

Encore une journée bien tranquille à bord d'Harmonie. Toujours cette douce brise alizéenne qui nous pousse vers les Caraïbes.

La houle fait parfois légèrement claquer le génois nous rappelant à l'ordre sur le cap à suivre. Et comme toujours, la palme du régulateur d'allure se dandine au rythme de l’alizée. Alors que la houle déferle sous le bateau, de grosses vagues grondent et claquent d'un bruit sourd la coque d'Harmonie. 

Nous assistons ce soir au divin spectacle des planctons phosphorescent qui s'illuminent au passage du bateau. D'énormes boules vertes scintillantes viennent danser dans les mousses blanches et nous sommes tous trois hypnotisés par cette beauté incompréhensible et saisissante.

 

Jour 12 (Vendredi 30 Novembre) - M

 

Depuis quelques jours, le ciel est maussade, teinté de gris. Le soleil et la lune n’apparaissent plus que voilés dernière un hâle blanchâtre. Par un temps pareil, l’océan côtier se verrait bien affecté, et prendrait sûrement une teinte équivalente. Les souvenirs d’un Atlantique terne des mauvais jours, sur les côtes bretonnes, basques et portugaises me reviennent aisément en mémoire. L’éclat de la mer en est caché, terni par le mauvais temps, mais prêt à s’éveiller dès les prochains rayons de soleil.

 

En pleine mer, rien de tel : opposé au ciel, le bleu de l’océan n’en est que plus intense, ses forces rassemblées là où son pouvoir semblent aussi vastes que celles de son voisin qui le surplombe ! Le jour, les courbes de l’horizon sont plus marquées ; la nuit, l’obscurité permet l’apparition des corps marins féeriques et lumineux.

 

Nous approchons de la ligne marquant le milieu du globe ; elle apporte avec elle des brises plus chaudes : les quarts de nuits emmitouflés dans de nombreuses couches sont maintenant bien loin, et les pieds ballants, agrippés au mince filin faisant office de bastingage, nous avons le loisir de profiter des douces caresses du dieu qui nous pousse incessamment vers nos rêves.

 

Jour 13 (Samedi 1 Décembre) - M

 

Le petit écran blanchâtre illumine le cockpit. Dans son cadre de bois, notre carte électronique est le seul guide que nous avons dans ce désert bleu. Ne surtout pas réfléchir à sa justesse : une confiance aveugle, ou presque est nécessaire ! Rien ne ressemble plus à un bout de l’océan, qu’un autre bout de l’océan. Nous sommes en un sens parfaitement perdus, égarés, et vouons un culte irréfléchi à l’arc bleu que nous suivons depuis deux semaines. Notre chemin est tracé, sans obstacles, il nous faut simplement être patient et prendre le temps de réfléchir sur tout. Tout, sauf la véracité de notre ligne bleue, salvatrice, guide incontesté et incontestable.

 

Jour 15 (Lundi 3 Décembre) - M

 

Le temps s’allonge de plus en plus. Voilà une semaine que nous nous approchons de la moitié du trajet, à une vitesse réduite. Le réconfort n’est pas grand : encore 2400 miles nautiques, soit plus ou moins 25 jours sont devant nous.

Toutes les tâches sont devenues répétitives. Nous manquons d’eau et passons nos journées en sueur, sans pouvoir nous débarrasser de la couche de crasse collée sur nous. Tous les habits sont sales, j’en réduis donc l’utilisation à un simple maillot de bain, déteint au sel et au soleil. L’arrivée près de l’équateur annonce de longues journées sans vent. Les jours sont durs pour le moral, je n’arrive pas bien à écrire et ne sais comment bien utiliser le temps qui s’offre à moi en excès.

 

Lundi 3 décembre - A

 

Déjà deux semaines en mer, et  premières vraies sensations de manques depuis notre départ de Notre Dame. 

La température ne fait qu'augmenter en approchant l'équateur et je rêve du froid parisien..

 

Il est aux alentours de 7h, Cap sur la 29ème longitude pour y passer la latitude zéro !

Vent arrière, grand voile dehors, je vais réveiller Gerson pour qu'on sorte le génois.

 

Un couple d'oiseau découpe l'horizon en volant à pic dans les premières lueurs du jour.

 

 

Jours 17 (Mercredi 5 Décembre) - M

 

« On désire toujours ce que l’on n’a pas » me confiait un des capitaines plein de bonne formules rencontré aux Canaries. Pour un terrien en mer, l’idée est d’autant plus vraie : en un instant, on souhaite plus de vent, puis plus de stabilité. Alors que l’appel du large, des grandes étendues nous faisait rêver lorsque les pieds bien sur terre, le regard porté sur l’ailleurs, nous souhaitions nous retirer, partir plus loin, lors d’une traversée, c’est un besoin presque oppressant de civilisation, de paroles, de bruits humains qui prend cette place. Éternels insatisfaits, nous changeons de montures afin de mieux rêver de la précédente, ou de préférer déjà l’hypothétique suivante. Les bords de mer nous donnaient une idée exquise du grand large. Ici, chaque grande vague arrondie nous rappelle une verte colline, celles cassantes nous remettent en mémoire une ruelle sinueuse mais pleine de vie, et le calme plat nous fait désirer l’embrassade d’une mère, d’un père, d’un frère…

Bercés par le temps étendu et infini qui porte nos rêves, nos désirs sont vite trompeurs. L’inconfort rappelle au foyer, l’ennui aux vieilles occupations. Ce temps prend bien vite fin, mais ces envies auront joué quelque temps avec l’esprit du marin, rêveur égaré au milieu de la somptueuse et terrible étendue bleue. Toujours bleue.

 

Jour 17 (Jeudi 6 décembre) - A

 

Voilà deux jours que nous sommes entrés dans le fameux "pot au noir". Cette zone de vent instable plus ou moins grande qui s'étant autour de l'équateur. Nous nous trouvons à 150mn de la latitude zéro.

 

Ce manque de vent nous oblige à mettre régulièrement le moteur, son ronronnement à tendance à me bercer, ce qui n'est pas le cas du Capitaine qui devient exécrable par manque de vent.

 

Jour 18 ( Vendredi 7 Décembre) - A

 

Début de journée difficile lorsque j'entends Gerson jurer contre le manque de vent en guise de premier contact humain. Ah non le premier contact fut Martin qui vint toquer à ma porte pour me réveiller, à peine le temps de m'habiller qu'il est déjà couché.. ça en dit long sur l'ambiance qui règne à bord "d'Harmonie".

Je commence ma journée par fermer le code zéro (grand génois que nous utilisons par vent faible), 300 tours de winchs pour s'échauffer le corps et l'esprit, la tâche durci par un capitaine qui sert fort l'écoute sous prétexte que la voile a besoin d'être bien serrée.

Fatigue et mauvais réveil font de moi un bien piètre équipier ce matin et je m'en vais m'isoler en proue, je passerai les prochaines heures dans une sorte de semi conscience contemplative qui a le mérite de tuer le temps.

 

Jours 19 (Samedi 8 Décembre) - M

 

Toujours affectés par le manque de vent, nous pensons enfin passer l’équateur. Depuis plusieurs jours, tout semble se passer au ralenti, nous n’avançons que très peu, le ronronnement du moteur me berce dans une somnolence corporelle et spirituelle quasi-constante. Le manque d’air et la chaleur étouffante de l’intérieur du bateau rendent les nuits fatigantes et les journées lourdes et moites. Je me lève fatigué, courbatu pour retrouver, inlassable, l’ambiance morose planant sur L’Harmonie.

 

Aux lumières du soleil, régnant seul au milieu d’un ciel azur, je passe la matinée à lire. La chaleur devenant petit à petit insupportable – mon corps devenu huileux, et mes yeux se fermant instinctivement face à la blancheur éblouissante des pages – je commence à me préparer à un lavage, ou du moins rafraîchissement à l’arrière du bateau (Notre capitaine nous ayant clairement expliqué que l’idée d’une baignade était à proscrire), lorsqu’il émet l’idée d’affaler toutes les voiles, pour laver la coque. Redevenus des travailleurs zélés, nous avons en quelques secondes enfilé masque et palmes, et je me jette à l’eau, armé d’une raclette pour m’atteler à ma tâche. Nous avions en effet remarqué une colonie grandissante de petits coquillages établissant peu à peu un empire sur le contour du bateau, sans rencontrer aucune résistance.

Le premier sentiment en plongeant dans l’eau est grandiose : l’eau, presque tiède, d’un bleu infini me transporte dans un rêve : les rayons du soleil, lances brillantes et acérées ; transpercent la surface pour se perdre dans les profondeurs marines. Pas un signe de vie – sinon ceux de nos coquillages ainsi que notre présence balourde d’être non marin- ! Et si le ciel au-dessus de nous semble immense, il n’est rien face à l’océan qui, impénétrable, nous paraît infini.

 

- Comment ai-je pu oublier de préciser que, quelques minutes avant de nous jeter à l’eau, nous passions juste l’équateur, la ligne du milieu du monde. Nous sommes en route pour le sud, au coin le plus proche du soleil, et des plus éloignés de tout.

Étapes pour tous les marins, nous avons du haut de notre ignorance affirmée, passé un cap figuré au bout de 19 jours !

 

Jour 21 (Lundi 10 décembre) - M

 

Au milieu de la nuit, il nous faut changer de génois. L’opération n’est pas nouvelle, nous répétons souvent, plusieurs fois par jour, mais la nuit, la fatigue et les forts vents couplés à un manque d’attention me font attacher l’écoute négligemment.

L’erreur est aussitôt payée : le filin bleu s’échappe et s’élance furieusement, excité par vents et vagues, rattaché seulement au bout du génois. La vision en est terrifiante. Lâché en liberté, il semble prendre vie, se tortiller, se débattre, attaquant tout objet s’en rapprochant. Pris entre ciel et mer, il crache sa fureur, contre la coque du voilier qui le retenait prisonnier.

Gerson attrape un crochet, et je l’éclaire d’une torche blanche donnant à la scène un teint d’autant plus épique. Curieux de cette nouvelle proie, le monstre aérien se jette dessus instantanément. Les premières attaques sont violentes et rapides, et le crochet du capitaine mord l’air et l’écume. Mais à force de répéter le mouvement, la bête, peut-être moins attentive, se laisse attraper. Le charme dangereux se rompt dès que la tête repasse dans une poulie et notre serpent furieux redevient une écoute docile.

 

Lundi 10 Décembre - A

 

Premier vrai coup de vent essuyé pendant la nuit. Alors que j'avais déjà fait une heure de quart, étant très attentif aux changements de couleurs du ciel, j'aperçois tout à coup, à un demi mile environ, un horizon d'une noirceur infernale, les nuages allaient s'abattre sur Harmonie. Je réveille rapidement Gerson pour réduire la voilure, il jette un bref un coup d’œil en proue et me cri de me rendre au mât pour la prise de riz !

La manœuvre est juste terminée lorsque le vent se met à souffler et couche presque le voilier sur le flanc tribord, le retour du mât jusqu'au cockpit est une épreuve du combattant, mes pieds nus glissent sur le pont trempé et je dois calculer chaque mouvement pour agripper la ligne de vie.

Retour au chaud sous le Roof du cockpit, nous sommes tous les deux attentifs aux réactions du bateau, mais Harmonie file tranquillement ses 4 nœuds à travers ce capharnaüm. 

Alors que nous sommes entourés par les ténèbres, la brise fraîchi et une épaisse brume blanchâtre émane d'une mer toujours plus bouillonnante. L'inévitable se produisit, une pluie torrentielle vint s'abattre sur le pont d'Harmonie, à peine visible, sauf par quelques éclairs venant mettre à jour, l'espace d'un instant, les éléments déchaînés.

Le capitaine voyant son bateau filer à travers la tempête, s'endort paisiblement bercé par la mélodie élémentaire.

 

Quant à moi je passerai les deux prochaines heure à pester contre la pluie et à lutter contre la fatigue.

Vient enfin mon tour d'aller me reposer.

 

Malgré mon épuisement, les vagues qui secouent Harmonie m'empêchent de fermer l'œil. 

 

Tout à coup j'entends Gerson descendre en trombe dans le bateau, il vient nous réveiller !

Je bondit de mon lit et en un instant me retrouve en proue pour tirer de toute mes forces la toile battante, glissante, qui échappe de ma seule main disponible puisque l'autre me raccroche au bateau, les vagues nous submergent, nous frappent le visage, me font presque lâcher prise, mais enfin nous pouvons rattacher le genoit et reprendre le contrôle du voilier.

Nous restons quelques minutes à discuter sous le roof, la pression redescend, je file enfin me reposer et laisse mes deux compagnons dans l'attente du lever du soleil qui viendra nous sortir des ténèbres de l'océan.

 

Jour 23 (Mercredi 12 décembre) - A

 

6h45 : 1800mn de Paranaguà

 

Nous avançons au près serré, la mer n'a jamais été aussi grosse et le bateau navigue très mal à cette allure. Si le vent continu de venir du sud nous mettrons dix jours de plus. Autant dire que la navigation difficile et cette mauvaise nouvelle n'enchante personne. Les journées sont longues et se ressemblent.

 

Jour 26 (Samedi 15 décembre) - A

 

Nos réserves d'eau nous inquiètent, si nous prenons effectivement  dix jours de plus nous seront à sec avant d'arriver à Paranaguà. Nous faisons très attention à notre consommation depuis le Cap Vert et soupçonnons une fuite dans une des canalisations. Mais le capitaine reste catégorique quant au parfait fonctionnement de son propre système de plomberie !

Nous mettons en place un récupérateur d'eau de pluie.

 

Jour 30 (Mercredi 19 décembre) -A

 

Pêche d'un gros poisson dont on ne connaît pas l'espèce. Encore un super repas de sushi, nous fêtons notre mois en mer ! Nous sommes aussi passés sous la barre des 1000mn, le vent à tourné et nous avançons bien, nous arriverons dans dix jours !

 

Jour 33 (Jeudi 22 décembre) - M

 

Les mouettes et autres oiseaux marins qui nous tiennent maintenant compagnie volent au ras de l’eau, passant entre les vagues dangereuses, coiffées d’écumes blanches. Il m’est difficile de croire qu’ils sont à la recherche d’un poisson à attraper, nos lignes trempent piteusement derrière nous sans indiquer de signes de vie. Peut-être jouent ils seulement, chauffés par le soleil et rafraîchis par l’océan, au grès des vents chauds ?

 

Jour 35 (Lundi 24 décembre) - M

 

Ce n’est pas Noël. Rien n’a changé et l’esprit n’est pas plus léger. Maman, Papa, Clément, vous me manquez. Je n’ai plus envie de lire pour passer les longues heures qui se ressemblent toutes, je ne souhaite qu’arriver.

 

Lundi 24 Décembre - A

 

Nous parlions de ce réveillon en mer depuis longtemps. Et bien c'est une journée comme les autres.

 

Jour 36 (Mardi 25 Décembre)- M

 

Je prends mon quart à 5 heures du matin. Le vent nous pousse vers la côte, et quelques navires croisent notre route. Jusqu’à 10h, je suis seul debout. Dès que tout le monde se lève, je retourne me coucher.

 

A ne rien faire, nos corps fondent, perdent de leur force. Allons-nous pouvoir remonter sur nos vélos arrivés à terre ? Ou toutes nos habitudes seront elle à reprendre du début ?

 

Jour 37 (Mercredi 26 décembre)- M

 

La mer est calme et nous nous rapprochons doucement de l’objectif. Le dernier réservoir d’eau est vide, il ne nous reste donc plus que 90 litres d’eau douce à bord. Nous allons être justes, mais nous devrions arriver à temps.

A l’image de la mer, tout est tranquille à bord.

 

Jour 38 ( Jeudi 27 Décembre) - A

 

Plus que 300mn avant notre arrivée... L'océan se moque de nous puisque nous dérivons sur une mer d'huile, le vent devrais revenir demain. J'ai hâte de poser pied à terre.

 

Jours 39 (Vendredi 28 décembre) - M

 

Depuis plusieurs jours, je sens mon impatience grandir de manière déraisonnable. Toutes les journées se répètent, identiques, sans aucun signe pouvant distinguer l’une de l’autre. Je sens peu à peu que ma mémoire à court terme s’embrouille, pour des choses bien simples, mais dont elle ne semble pas se souvenir.

Il me semble que toute l’évolution, les instants les plus passionnants et les changements qui s’opèrent en moi ont lieu dans mes rêves où dans mes pensées. J’attends toujours de les rejoindre et souffre de les délaisser pour le tableau immuable d’une mer qui rejoint l’horizon en toute direction.

 

L’attente est amplifiée lorsque l’on sait l’arrivée proche, imminente, et se sentiment va bientôt être insoutenable…

 

Vendredi 28 décembre - A

 

Les jours sont interminables, le soleil est lourd et se couche tard. Ça va être un plaisir de retrouver ces longues journées d'été une fois à terre. Je suis de plus en plus excité à l'idée de voyager de nouveau à vélo, un peu inquiet aussi, voyant mes jambes fondre depuis quarante jours.

 

Jour 41 (Dimanche 30 décembre) - M

 

Dès mon réveil, Anatole m’annonce les côtes brésiliennes : l’humeur est pétillante à bord, les montagnes de la Valle do Ribeira passent d’ombres à de hautes formes plus définies. Des bandes blanches à la limite de la mer nous donnent une première idée des plages de sable fin que nous allons bientôt fouler. Tout autour de nous est disséminé une immense quantité de cargos, attendant sur la ligne de l’horizon le signal pour emprunter le canal. De toutes tailles et couleurs, ils forment une première haie d’honneur à l’unique voilier remontant en direction de la baie de Paranagua.

 

Il y a peu de vent, beaucoup de courant. Les voiles ont été ressorties, pour la cérémonie, mais le ronronnement du moteur ne trompe pas.

l’archipel côtier apparaît peu à peu : la végétation y est sauvage mais accueillante : d’immenses arbres ornés de lianes recouvrent ces quelques collines et, proches de l’eau, les racines d’arbres menus sortent les troncs de l’onde, mince sécurité pour ces végétaux vivant entre terre et mer.

Notre Capitaine a soudainement changé ; il nous arrose d’anecdotes, d’histoires, d’avis sur tout ce que l’on peut voir : il semble enfin retrouver la joie qui l’illuminait lorsque nous l’avions rencontré.


De longues pirogues colorées croisent notre route : un petit moteur pétaradant en plein centre donne une vive allure à ces petites embarcations. L’arrivée dans la Marina de Paranagua n’est pas moins surprenante : en bord d’un affluent de la baie, elle est toute vêtue de bois, peinte d’orange, et elle chante au bruit du béton et de métal rouillé qui s’entrechoquent. Le courant et le vent nous font faire une arrivée fracassante et Gerson jubile de se retrouver chez lui.

 

 

Après 41 jours en mer, nous mettons enfin le pied sur le ponton qui met un terme à notre aventure marine. Dès le lendemain, il nous faudra remonter nos vélos et partir à la découverte de ce nouveau monde qui s’ouvre à nous, alors que les leçons que nous tirerons un jour de cette traversée sont encore tues et enfouies.

 

Dimanche 30 Décembre - A

 

Je suis dernier de quart et suis donc le premier à apercevoir la côte sur notre tribord. De longues heures passent avant de pouvoir observer les premières îles, l'intense végétation me frappe tout le suite, des oiseaux de toutes les couleurs les survolent et leurs chants résonnent comme une douce mélodie. Nous arrivons dans un petit coin de paradis.

Nous naviguons maintenant sur un large fleuve entouré de mangrove, où les barques colorées pétaradent en nous dépassant. Nous amarrons Harmonie au ponton flottant de la marina de Paranaguà, c'est un charmant port un peu délabré où chaque vagues fait retentir les grincements des années de rouilles accumulée

La fin de journée est humide et chaude, un vieil homme dans sa barque lance d'un long geste son filet qui se déploie dans les eaux troubles du fleuve, notre capitaine a les yeux brillants, il y avait sept années qu'il n'avait pas chanté le Portugais.

 

 

 

 

Tags:

Share on Facebook
Please reload

Posts à l'affiche

Souvenirs du Pérou

September 5, 2019

1/3
Please reload

Posts Récents

September 5, 2019

June 5, 2019

Please reload

Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Instagram Social Icon