Changement de paradigme: de cyclo-voyageur à bateau-stoppeur

November 5, 2018

|

Au bout d’une longue digue de béton, nous apercevons les mâts des voiliers qui s’entrechoquent. Après la ville puis le port industriel, flotte la petite marina de Cadix, apparemment le lieu idéal pour trouver un bateau ! L’endroit n’est pas exceptionnel : loin des yeux, aucune belle structure n’a été pensée ou du moins construite. Un quai central en béton permet de redistribuer les grappes de voiliers, amarrés à leurs pontons de bois. Sur le bord, un vieux conteneur, transformé en auberge de marins, et quelques bancs légèrement à l’ombre. Le coin semble parfait pour les heures d’attentes !

Dynamique bien différente de celle que nous connaissons, le bateau-stop est un exercice bien exigeant pour le voyageur habitué au mouvement. Beaucoup d’instants se passent assis sur un banc, sous un unique arbre dont l’évolution de l’ombre nous contraint à un déplacement régulier, tout en offrant une occupation vaguement distrayante durant les longues heures d’attente sur un soleil encore bien vaillant en plein mois d’août !

 

Depuis un peu plus d’une semaine, nous avons remis en jeu, le long des côtes de l’Algarve, et dans chaque marina, notre titre chéri de cyclo-voyageur. De petits mots résumant nos rêves et espoirs ornent ainsi les différents panneaux de liège des ports de plaisance portugais, mais les conseils répétés des marins nous ont poussés à continuer, jusqu’à revenir en Espagne, pour nous trouver sur les routes de traversée les plus fréquentées.

« Vous êtes là beaucoup trop tôt ! » ; « Il faut descendre à Cadix, voire Gibraltar ! C’est là que vous trouverez ! »

Nombreux sont les regards étonnés, impressionnés, tendres ou encourageants, que nous recevons ces derniers jours. Les informations sont diverses, se recoupent ou se contredisent, mais pour nous, elles rendent difficiles toute décision. Finalement, nous décidons de pédaler jusqu’à Cadix, et de nous y installer dans l’attente d’un sourire du destin !

 

Après des mois à monter chaque soir un campement dans un lieu différent, à vivre trois journées en une seule, nous changeons radicalement de paradigme. Avancer puis attendre : notre volonté est remplacée par celle des autres !

Le ponton E, le ponton I, ceux des bateaux de passages sont nos cibles principales. Chaque personne en traversant les grosses portes métalliques se voit interrogée : « Bonjour, nous sommes deux voyageurs à vélo... » ; « Hi, we are two friends travelling on bicycles... » Chaque marin a sa version adaptée, traduite et très vite nous acquérons une petite notoriété ! A huit heures par jour sur la marina, nous faisons bien vite partis du décor !

Les plaisanciers nous aident souvent, mais butent tous sur un problème : les deux gros vélos chargés, qui semblent gigantesques dès lors que l’on évoque l’idée de les mettre sur un voilier. On mime, on explique que nous pouvons les démonter, que finalement, ils ne prennent pas tant de place que ça… Mais rien à faire, nos deux compagnons de route sont, sur les mers, encombrants et inutiles ! De plus, nous sommes trop en avance pour la saison des départs. Les alizées, vents portant jusqu’aux Caraïbes , ne s’installent qu’à partir de novembre.

Bien trop chargés, mais surtout très motivés, nous reparaissons tous les matins sur la marina, le sourire aux lèvres, bien décidés à partir dès que possible. « Tiens, vous êtes encore là vous !? » nous lancent quelques plaisanciers étonnés, et forts de nouvelles habitudes, nous sommes rapidement invités sur les pontons, nous laissant ainsi approcher les vaisseaux convoités .

 

Nous découvrons ainsi peu à peu les marins de passage, petit aperçu du monde bien vaste des marins. En voila un rapide portrait :

  • Un vieux navigateur, vêtu tout de blanc, qui semble avoir vu beaucoup, errant sur le port. Il est accompagné d’une amie, trop novice et bavarde à son goût pour se lancer dans de grandes traversées. Assis en tailleur à l’ombre, on le voit (re)coudre une protection pour le soleil, afin de ralentir l’usure du temps et les morsures du soleil, sur son canot annexe. Il parle parfaitement le français, et a cet air mystérieux d’un grand marin et d’un bon capitaine.

  • Un jeune Espagnol, l’allure sportive, navigue sur un bateau de régate. Il souhaite remonter en Bretagne afin de participer à la « Route du Rhum ». Sur le quai, son amie, résignée, le voit partir à nouveau en mer. Lui, très amical, nous ouvrira le ponton « I », sanctuaire des bateaux de navigation hauturière.

  • Grâce à ce dernier, nous rencontrons un couple de Français longeant les côtes, sur un bateau de 1904 ! Le bois est splendide et la bôme semble être taillée dans un tronc ! Le mari est de l’espèce sérieuse des marins ; la femme, plus affable, nous raconte leurs aventures passées : Maldives, Caraïbes, Tahiti, Indonésie… Rares semblent être les endroits du globe où ils n’ont posé le pied ou l’ancre !

  • Thomas, un Franco-britannique, voyageur coiffé d’un chapeau de feutre sur de longs cheveux blondis par le soleil et le sel, le regard vif et d’une large tête flanquée d’un grand sourire amical, se repère de l’autre bout de la marina. Il nous fera un honneur inespéré : la visite de son bateau. Partant effectivement aux îles Canaries, il a déjà deux vélos à bord et nous fera une visite de son petit havre de paix, malheureusement trop petit pour deux équipiers supplémentaires.

  • Un Franco-danois, accompagnant un ami parti de Copenhague en voilier, afin d’arriver à temps pour le début d’un semestre d’études à Barcelone.

  • Et tous les jours, nous aurons affaire au patron de la guinguette de la marina, aux airs et aux tons d’ours, donnant à son conteneur aménagé un air de piraterie !

Nous resterons cinq jours à revenir tous les matins, de bonne heure ou moins, et c’est finalement au milieu de ce cinquième jour qu’une petite silhouette ébouriffée, aux airs de vieux loup des mers, sort pressé de son ponton. Comme à tous, nous lui contons notre histoire déjà trop répétée, et sa réaction nous dépasse largement :

«  OK. Moi je pars demain à Gibraltar, et je vous prends si vous voulez. Réfléchissez, je vais faire la paperasse et me prendre une bière. »

 

Nous nous regardons abasourdis :

« - On y va ?

  - On y va ! »

 

Le « Lièvre » accueille donc bien vite sur son pont nos deux montures, et nous endossons pour la première fois le rôle d’équipier sur un voilier...

 

 

Share on Facebook
Please reload

Posts à l'affiche

Souvenirs du Pérou

September 5, 2019

1/3
Please reload

Posts Récents

September 5, 2019

June 5, 2019

Please reload

Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Instagram Social Icon