Chronique d'un ami (1)

July 27, 2018

 

    Sorolla Bastida Joaquín, Mar y rocas en San Esteban, Museo Sorolla

 

 

    Cette sensation étrange, atemporelle, de la motorisation. Je suis dans le bus et si la nature me fait avancer je ne peux la percevoir comme je la perçus ces derniers jours. Nous ne faisions pas qu'avancer, nous traversions, nous étions donc entre les éléments, à travers eux, avec eux. Quelle expérience, donc, que ce voyage dans lequel nous nous sommes agrégé.es, avec Temae, à la vie d'Anatole et de Martin. Une semaine à travers les montagnes d'un vert monochrome, une pluie qui (se)transforme du bleu au vert, un soleil piquant, une mer froide.

 

  • Auto-stop

 

    Rejoindre des cyclistes sans vélo ce n'est pas non plus se condamner à ne pas pouvoir rouler. Le pousse levé l'objectif est double. C'est notre mise en scène. Elle sert à la fois, pour les connaisseurs du code qui ne semblent pas nombreux.ses en Espagne, à nous identifier comme des auto-stoppeur.euses, mais aussi, le pouce en haut, nous montrons que nous sommes des personnes transportables. Faire du stop le pouce en bas aurait été un plus grand désastre, n'est-ce pas? Traverser le désert qui distingue les Asturies de la Castille, celle jaune du Lion et royale de Madrid, est donc, en ce début d'été, une idée ambitieusement irréalisable. Quelques personnes s'arrêtent, notamment un monsieur, travailleur dans un asilio, une maison de retraite, qui pour la première fois se met sur la bas côté. Il lui fallut du courage pour s'arrêter prendre «ces fous». Mais, conscient de sa propre précarité, il était prêt à tout perdre, sauf le pommeau de son levier de vitesse. Sinon, tant pis. Prêt à tout perdre. C'est une nouvelle expérience qu'il aimerait pouvoir vivre lui aussi, mais ses enfants l'attachent, il attache ses enfants, entre des objectifs et des dates restreintes de vacances. Nous n'étions pas pressé.es, seulement impatient.es. Nous eûmes donc (l'im)patience(?) de prendre le bus pour rejoindre nos deux amis.

 

    Une question tourne dans ma tête depuis un petit moment. Le stop, c'est alternatif. C'est l'expérience de la dépendance non-financière, celle où il faut braver la peur sans que l'argent ne puisse l'acheter. Sur ce point, je vois bien l'alternative et l'apport. On change de temporalité et de mode d'échange. Toutefois, un doute persiste: la voiture est symptomatique. Du moins elle peut l'être. Elle pollue. Elle isole. Elle privatise. Elle distingue. Foncièrement, je n'aime pas la voiture, malgré des trajets enchantés. Faire du stop c'est donc profiter du fait que des personnes ne remplissent pas leurs voitures et daignent s'arrêter pour partager, gratuitement, un bout de trajet. Or, sans voiture, l'auto-stop n'aurait pas de sens. Auto-stopper c'est donc stopper les voitures pour tenter de changer l'usage de la voiture ou bien vouloir stopper définitivement la voiture? J'aime bien prendre le train.

 

  • Miroir d'autrui

 

    Sans miroir la saleté s'efface. Si « mouiller c'est laver, sec c'est propre», l'esthétique de la non-propreté me semble plus solide que liquide. Nous vivions donc sans glace mais pas sans miroir. Quel changement dans l'esthétique du je que de ne plus pouvoir voir son reflet narcissique. Perdu.es dans autrui l'esthétique change. Nous ne nous voyons plus que dans le regard des autres. Les coulisses de la maison individuelle n'existent plus; dénudons-nous. Le choc des conditions vient par le miroir dans lequel l'image habituelle de soi change. Le retour commença donc dans les toilettes de l'aéroport. Notre séjour fût liquide, l'image devient fluide à travers les amis. De nouveaux traits ressortent, s'accentuent, s'adoucissent.

 

 

   Sorolla Bastida Joaquín, Niños en la playa, 1910, Museo del Prado

 

 

  • Café por la mañana

 

    Nous ne sommes pas nés dans un champs de café, et pourtant, cette odeur m'enivre à chaque fois. Je sais qu'Anatole adore ça, lui aussi. Dès lors, nous avons tous les deux peur. Moi du café qu'il va me préparer au réchaud, sans filtre, juste avec une casserole et de l'eau qui peine à bouillir. Lui a peur de ma réaction. Dur de me décevoir avec du café, sachant que je lui en ai offert avant son départ. Mais qu'est-ce que le goût sinon un arôme mis dans un contexte? Le café était bon, on en a bu beaucoup. Jusqu'à deux grandes tasses au réveil. Jusqu'à ce que les lèvres atteignent le marc au fond des dernières tasses. Un café dans la marre et les amitiés deviennent voluptueuses et intenses, comme le café.

 

  • Choisir pour dormir

 

    J'avais cette étude scientifique lu dans le Courrier International en tête: changer de son environnement habituel pour dormir empêche de bonnes nuits de sommeil car une partie du cerveau ne peut s'endormir pour surveiller ce qui se passe aux alentours. Qu'est-ce qu'ils doivent être fatigués nos amis! Mais il manque quelque chose à cette étude, sûrement un peu de ce qu'on appelle les sciences humaines. Encore faut-il que le cerveau assimile l'environnement dans lequel il se trouve soit à quelque part qui n'est pas habituel, soit à quelque part d'hostile. Pour le premier, après deux mois de voyage, les deux tourmondistes devaient déjà avoir bien changé leur répétition, passant de la monogamie de la chambre au libertinage quotidien avec la nature. Pour nous, c'était moins sûr. Pour ma part, je me sentais à l'aise. Temae nous a fait durant une nuit quelques clichés insomniaques du soleil toutes les heures. Secondement, pas d'hostilité. Peut-être car il n'y a pas de mythologie que je connaisse qui se déroule dans le théâtre de la plage. Mythologies dans la forêt, l'eau, les airs, le feu, la ville, la cité, l'obscurité. Mais rien sur des plages de sable ou de galets où l'obscurité totale ne parvient jamais. Encore plus étonnant, j'ai grandement rêvé! Quel plaisir de pouvoir noter ses rêves face à la mer, de les discuter avec ses copaines de route. Désormais je choisirai un endroit pour dormir en espérant pouvoir rêver dans cet endroit là. Ce sera mon indicateur.

 

  • Cachopo

 

    C'est long. Bon. Excessif. Le nom est bestial. Le plat l'est tout autant. Rentrez dans une pulperia dans une petite rue parallèle à plage de Gijón. Pas loin du niveau 11, ou 13, j'ai oublié. Vérifiez bien qu'il y ai des personnes dans la beauté d'un âge avancé et des ouvriers. Commandez un cachopo de ternera, cecina y queso de cabra. Un pichet de vin maison. Partagez. N'oubliez pas le digestif avec le café.

 

  • Amitiés

 

    Nous ne pourrions évoquer cet attachement qui nous a fait venir, les a fait partir, douter, nous accueillir, nous saluer et peut-être revenir. L'amitié est un océan et une mer à la fois, agitée comme le pacifique et calme comme la méditerranée. Mais c'est surtout un espace dans lequel, comme les vagues, la répétition grave les corps, les esprits, la roche. Communément nous disons que le temps forge l'amitié. Il n'y que trop de parallèles entre le forgeron et l'océan.

 

    Si la terre est composée à plus de 70% d'eau, les êtres humains le sont sûrement aussi d'amitiés, du moins je nous le souhaite.

 

A très bientôt,

Jean-Baptiste

 

 

 

 

 

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