Quelques jours d'aventures : Los Picos de Europa

July 9, 2018

Voilà six jours que nous orbitons autour de Gijon. Les vélos et nos jambes sont au repos depuis l'arrivée de JB et Temae. Les journées sur la plage, à profiter du soleil, la découverte de la ville dans tous ses (et nos) états, la fête de la Saint Jean...

JB vient de monter dans l'autobus qui, en 16 heures, le ramènera à Paris, par le chemin que nous avons mis deux mois à parcourir. Ce fut de joyeuses retrouvailles et nous repartons tranquillement sur les routes nationales qui nous amèneront bientôt vers les voies moins fréquentées des collines asturiennes.

Un vent de renouveau souffle dans notre dos: comme aux premiers jours, l'envie de repartir à l'aventure nous presse, et dès les premiers kilomètres, nous nous sentons pousser des ailes!
Le premier bivouac succédant au départ de nos amis a des airs de banquet, et nous nous régalons de délicieux restes d'une semaine passée à festoyer.

Les rayons de soleil nous chatouillant le nez en ces belles journées de juin, nous entamons le trajet vers les Picos de Europa. Géographiquement parlant, l'itinéraire n'est pas le plus logique dans notre évolution vers le Portugal, mais le nom de ces montagnes et le mystère que nous y avons accroché depuis notre arrivée en Espagne nous y attire tout de même.

Les longues routes espagnoles, dans une vallée entourée de montagnes impressionnantes nous guident et, jouissant d'une force nouvelle ainsi que du regard bienveillant d'un doux soleil estival, nous avalons les kilomètres. De vielles et splendides maisons souvent abandonnées bordent notre route et quelques falaises font leur apparition sur les collines de la vallée du Covadonga. Nous établissons un campement près d'une  rivière, face à un petit coin idéal pour se débarbouiller.

Derrière nous, un couple de paysans espagnols sont occupés à couper leur champs à grands coups de faux. Leurs longs gestes appliqués se ponctuent de courtes pauses afin de sortir la précieuse pierre qui aiguisera leur outil. Nous les admirons, nostalgiques d'un temps que nous n'avons connu.

Au petit matin, le soleil a doucement réchauffé nos tentes lorsque nous ouvrons les yeux. C'est une baignade dans l'eau fraiche descendant des montagnes qui finit de nous réveiller. Nous prenons notre temps, profitons de l'air pur, et quittons déjà notre campement, bien décidés à arriver à Las Arenas, notre porte d'entrée dans les Picos de Europa!

Nous avons une trentaine de kilomètres à faire avant le village, afin de s'y arrêter et de décider des prochains jours. Sur la route, nous apercevons deux autres voyageurs à vélo, profitant « à l'espagnole » de l'heure de la sieste. Après quelques échanges de paroles, nous nous donnons rendez-vous pour une Caña : "Las Arenas, en una hora!"

Alors que les pentes du matin nous avaient déjà bien affûté les mollets, nous redoutions le potentiel dénivelé des dix derniers kilomètres. Mais seulement deux cents mètres après avoir quitté nos futurs compagnons de route, nous arrivons au commencement d'une descente, dominant la vallée de Cabrales. C'est un spectacle grandiose qui s'offre à nous. La voie que nous empruntons est à flanc de falaise, et le simple fait de jeter un œil vers le gouffre plongeant sur notre droite nous ferait presque perdre l'équilibre. Un sentiment puissant de grandeur s'empare peu à peu de nos esprits. Les pics montagneux, dont nous rêvions depuis notre arrivée en Espagne, laissent maintenant apparaître leurs sommets enneigés. L'appréhension de la montée d'un col n'est maintenant qu'un souvenir, car nous comprenons vite que les huit prochains kilomètres descendent jusqu'à Las Arenas.

Le "¡Bon viaje!" du patron de la première enseigne de la ville nous semble bien amical et c'est à son mur que nous adossons nos montures, bien en vue, dans l'attente de nos compagnons. Plus ou moins une heure plus tard, nous voyons arriver ce qui a tout l'air de deux vélos chargés.

Martin: Secuo et Javi viennent de Valence, qu'ils ont quitté il y a 50 jours pour faire un tour de la péninsule ibérique. Mon espagnol que je flatterais de  "rudimentaire" ne comprendra pas plus de cette première conversation, mais la simplicité de l'échange et les regards me semblent annoncer de bonnes choses!

Anatole: Les deux amis souhaitent rejoindre la ville de Potes, à environ 40 kilomètres à vol d'oiseau de Las Arenas. Ils auraient entendu parler de certains chemins n'existant pas sur nos cartes. Je leur explique à mon tour que nous voulions trouver un endroit pour y déposer les vélos, afin d'y faire de la randonnée. Je comprends très vite que nous allons bien nous entendre, et peu à peu, nos désirs s'entrecroisent.
Après de vives discussions avec nos voisins de terrasse, dont je peine à comprendre toutes les expressions, nous apprenons l'existence d'une piste d'une trentaine de kilomètres depuis le village de Sotres. Je fais la traduction à Martin, qui derrière un grand sourire, masque une incompréhension totale.
Nous partons donc pour les 17 kilomètres nous séparant du village de Sotres, qui en 2015 fut la dernière étape du "Tour d'Espagne". La grimace d'un vieil homme assis à coté de nous en entendant le choix de l'itinéraire, me fait comprendre que ça ne sera pas une partie de plaisir, chose que j'omets de traduire à Martin.

Nous entrons donc à quatre dans les gorges de Camarmeña, sous l'œil impressionné des 4×4 espagnols et allemands. Comme pour le reste des paysages que nous verrons ces trois prochains jours, le spectacle est à couper le souffle: nous remontons un torrent qui se fraye un chemin à travers les immenses blocs de roches en formant nombres de petits bassins où l'eau translucide nous attire grandement. Face à nous ce distinguent montagnes aux pics enneigés et aux pentes abruptes. La splendeur de ces lieux nous fait oublier pour quelques instants l'effort qui se profile face à nous !

Arrivés au plus bas où nous descendrons dans les Picos, une première averse de montagne nous annonce les conditions météorologiques avec lesquelles il nous faudra broder : un enchainement constant de grand soleil et d'averses fracassantes.

Il nous reste onze kilomètres depuis la grotte faisant office d'entrée au funiculaire où nous nous abritons. Les gouttes de pluie s'assèchent, laissant place aux gouttes de sueurs.

Le début, difficile, laisse place à un rythme régulier que nous travaillons depuis le départ : la respiration redevient plus naturelle et nous pouvons admirer à nouveau ce qui nous entoure. Les lames de roches visant le fond du canyon que nous suivons nous  impressionnent. Plus nous avançons plus les parties que nous venons d'accomplir nous semblent peu ardues comparées à celles que nous apercevons. La montée vers Sotres arrive en coup de  grâce, encore plus abrupte que les kilomètres que nous venons de parcourir, le poids de nos vélos semble décuplé et nos cuisses brûlent d'impatience de se reposer.

Ayant grimpé les quatre derniers lacets à plus de vingt pour cent, nous arrivons tout guilleret dans le village de Sotres. Nos vélos à peine adossés au mur du bar où nous nous arrêtons, un orage éclate, et c'est sous un concert de détonations et de gouttes de pluies que nous profitons d'une bière tant attendue ! Malgré la fatigue qui se lit sur nos visages, nous sourions de toutes nos dents, fiers de cette journée interminable.

Il se fait tard, l'orage gronde et nos jambes sont engourdies, il nous est impensable de continuer notre route pour trouver un coin où planter les tentes. Il nous faut dormir à l'abri ce soir ! On nous indique une ancienne école désaffectée et, dans la nuit noire, nous allons nous y réfugier.
La pluie s'étant calmée nous pouvons décharger tranquillement nos vélos et transformer le porche de  l'école en véritable cuisine improvisée. C'est aussi l'occasion, pour ce premier bivouac à quatre, d'observer les méthodes de chacun et de s'échanger quelques bonnes astuces. À notre habitude, nous préparons des pâtes agrémentées de légumes et de thon. Nos amis font les gros yeux en nous observant dévorer nos assiettes démesurées, comme si la famine nous guettait.
Les salles de classes étant fermées à double tours, c'est le hall d'entrée qui fera office de chambre.

La nuit, orageuse à souhait, nous apporte un repos bien mérité, bercé par les vagues d'une pluie violente, aux coups de tonnerre bruyants et aux éclairs illuminant les monts nous faisant face.

C'est sous un soleil radieux que nous nous tirons de nos duvets. Sans grande concertation nous décidons de nous mettre en route pour une randonnée, vers l'Urriellu, culminant à plus de 2500 mètres d'altitude. Malgré la bonne humeur à l'idée d'aller crapahuter en montagne, il nous reste un problème de taille: où laisser notre matériel pour la journée ?
Nos compagnons nous sont d'une aide précieuse car en peu de temps, ils nous dénichent l'arrière boutique d'un petit magasin de souvenir. Nous partons donc en pédalant, mais allégés, vers le départ du sentier que nous suivrons.

C'est un bonheur d'attacher les vélos à un enclos, et de partir à pied, sans la charge excessive ni l'équilibre précaire des bicyclettes. Nous redécouvrons joyeusement la temporalité agréable de la randonnée, où l'esprit peut vaquer aux pensées que lui inspire ce que le corps perçoit.
Nous traversons tout d'abord des collines vertes de pâturages bovins qui nous amènent petit à petit dans un décor de pierre où de grandes roches font places à de friables éboulis. Chacun à son rythme et au beau milieu de cet immense parc national nous nous sentons finalement très en sécurité : la question de l'itinéraire ne se pose pas, il ne faut qu'admirer les montagnes sublimes s'offrant à nous.
Les cimes des monts plus bas faisant leurs apparitions, on aperçoit quelques restes de neige de l'hiver et arrivés dans les dernières centaines de mètres de notre sentier, un épais brouillard recouvre tout, tout autour de nous, et une atmosphère mystérieuse et magique est née instantanément.
Nous profitons de ces délicieux instants au plus haut point de notre périple et le temps se couvrant, nous prenons, grisés par l'altitude et la fierté de notre statut temporaire de randonneur, le chemin de la descente. L'effort y est finalement plus difficile, moins instinctif. Nous découvrons des roches ignorées à l'allée et nous retrouvons avec bonheur l'immense vallée, en sortant du manteau nuageux recouvrant le haut des montagnes.

Le retour à Sortes se fait dans une complicité nouvelle au sein de notre troupe qui, après tout juste deux jours, a déjà accompli bien des aventures !  La compagnie respective de nos deux duos semble convenir parfaitement à tous et nous décidons de continuer ensemble la route vers Potes, de l'autre côté des montagnes.
Un campement primaire est établi dans un champ proche de Sortes et la préparation du dîner, timide et séparée la veille, se fait tous ensemble, arrosée de vin rouge et de cidre asturien si réputé.

Le départ se fait par la montée d'un énième col qui nous fait ressentir la fatigue des jours précédents. Arrivés au bout, s'offre à nous le superbe spectacle d'une route moins raide. Nichée en contrebas, une vallée de pâturages verdies par les pluies régulières de la région, nous illumine par ses couleurs, que la lumière du soleil vient éblouir.
Nous entamons une longue descente serpentant le long des montagnes où chaque creux accueille de doux nuages moutonneux que nous traversons gaiement à tout allure ! Mais le village sept kilomètres plus bas est l'occasion d'une grande déception : le petit chemin de terre, au tout début de cette longue descente, était finalement celui que nous devions emprunter... Nous voilà repartis, chacun à son rythme, agacés de l'effort inutile, vers le haut de la piste, sans négliger la pluie battante qui, se liant à notre mauvais sort, se met à nous tremper jusqu'à l'os !

Après une courte pause nous reprenons le petit sentier rocailleux qui nous fera traverser des villages abandonnés, "la vallée des ours" et "la sources des loups". De l'autre côté de ces lieux mystiques et après une descente  chaotique, nous arrivons au dernier village avant Potes.
Deux choix s'offrent à nous : un grand détour, moins abrupte pour rejoindre une nationale, ou un chemin coupant droit dans l'immense montagne nous faisant face. Le regard pétillant du vieux qui nous le décrit comme impossible avec notre chargement titille la fierté de notre groupe et nous nous engageons têtes baissées dans les cinq kilomètres les plus durs que nous ayons rencontrés: au détour de la route sortant du village, débute, abrupte, la piste bétonnée qui doit nous faire dépasser une montagne.

Dès les premiers mètres, la pente nous paraît être un mur. Le vieil homme n'avait pas menti, et pour la première fois du voyage, nous quittons nos selles, oubliant notre fierté, pour pousser nos engins vers le prochain lacet. Nous ne parlons plus, nous ne pensons plus. Nous parcourons un kilomètre en plus d'une heure, nos muscles nous brûlent et les rayons du soleil prennent le rôle de bourreaux en cette fin de journée. La fatigue s'accumule, nos corps se plient et courbant l'échine pour appliquer toute notre force, nous nous trainons jusqu'à l'entrée d'un champs où nos corps, amorphes, s'adossent aux premières barrières ou rochers capables de soutenir notre épuisement.
De par la fierté propre à un groupe de jeunes refusant d'admettre sa faiblesse, nous poussons les vélos, et à chaque lacets, nous espérons de tout notre être apercevoir la fin de notre calvaire. Un terrain plus plat et propice à un bivouac efface tout espoir d'achever notre ascension le jour même. Une source de montagne permet d'enlever la sueur de la journée et après avoir diné, nous sombrons tous dans un long sommeil nécessaire et réparateur.

Nous commençons donc le jour suivant par finir la besogne de la veille. Mais la force nouvelle apportée par ce beau jour de montagne  nous donne des ailes et c'est en poussant et en pédalant que nous repartons. Le ciel est dégagé et petit à petit nous apercevons la cime de cette ascension sans fin. Dégoulinant de fierté nous nous hissons au sommet, sous des hurlements bestiaux, heureux d'avoir accompli l'impossible !

Une descente vertigineuse nous fais face et c'est sous le vent de front que nous redécouvrons les difficultés bien différentes des descentes abruptes sur des chemins rocailleux:  casques vissés sur la tête nous abordons ce nouveau défi où la concentration vire des jambes aux bras.

L'arrivée vers Potes se fait tranquillement car nous savons que c'est ici, dans cette pittoresque ville de montagne, dominée par les superbes crêtes des Picos de Europa, que nous laissons nos deux compagnons, devenus des amis, avec qui nous avons partagé, dans la joie et la souffrance, l'épisode le plus périlleux de notre voyage.

Après une dernière Caña à se ressasser tacitement le récit de nos aventures récentes, nos routes se séparent. Secuo et Javi vont vers le nord, nous, vers le sud. Les yeux emplis de pics enneigés et nos cuisses marquées des souvenirs des derniers jours, nous partageons le "à bientôt" des voyageurs dont seul le futur pourra définir la portée.

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